©www.amnistia.net

Newsport

Abonnez-vous aux
Enquêtes Interdites


Exclusif "Il faut éradiquer la colonisation!" Roch Wamytan, président du FLNKS

Tout le dossier "Kanaky, une île dans le Pacifique"


Propos recueillis par Enrico Porsia

Paris, mercredi 11 juillet 2001


.

Lundi 9 juillet, le président du FLNKS (Front de Libération National Kanak et Socialiste) était de passage à Paris. Il revenait de l'ONU où il a plaidé la cause de son peuple. Il nous a accordé cet entretien exclusif.

Depuis 1988, et la signature des accords de Matignon, le mouvement indépendantiste kanak a choisi le terrain de la négociation pour parvenir à tourner la page de la colonisation. Treize ans sont passés, un nouvel accord a vu le jour; quel est votre bilan?

En 1988, au moment de la signature des accords de Matignon, Michel Rocard a garanti à Jean-Marie Tjibaou que grâce aux nouvelles dispositions concernant le corps électoral, en dix ans, la population Kanak allait être majoritaire en Nouvelle Calédonie. Un référendum sur l'autodétermination aurait donc pu avoir lieu permettant à notre peuple de se libérer de la colonisation. Nous avons été abusés.

Rocard nous avait fourni une étude réalisée par le ministère des Départements et Territoires d'outre-mer. Elle démontrait, chiffres à l'appui, que si la politique d'immigration organisée depuis la métropole et visant à maintenir minoritaire le peuple Kanak dans son propre pays était stoppée, nous retrouverions, enfin, la majorité électorale qui nous avait été confisquée. Le gouvernement français nous avait même expliqué qu'une partie de la population européenne pouvait être transférée sur la métropole et avait même évoqué des endroits, en France, où cette population en provenance de Nouvelle Calédonie aurait pu être accueillie. Ce qui s'est passé, c'est exactement le contraire. Entre 1988 et 1998, nous avons vu débarquer plus de 20.000 personnes en provenance de l'Hexagone. Il était donc évident que nous n'avions aucune chance de remporter une consultation électorale. C'est ainsi que le référendum sur l'autodétermination prévu par l'accord de Matignon a été enterré et que nous n'avions plus d'autre choix que celui de signer des nouveaux accords. Voici comment est né l'accord de Nouméa de 1998 qui, formellement, fixe un processus graduel de décolonisation. Mais voilà aussi comment nous avons compris que nous avions été trompés. En signant l'accord de Matignon nous avions cru signer pour l'indépendance alors que c'était un marché de dupes.

Comment cela a-t-il été possible?

Il faut se rappeler le contexte de l'époque. La Nouvelle Calédonie vivait des événements très graves. La tension était extrême. Rappelez-vous l'assaut de l'armée française dans la grotte d'Ouvéa entre les deux tours de l'élection présidentielle de 1988. Il fallait certainement calmer la situation qui était explosive. Cela étant dit, et avec treize ans de recul, je pense que nos responsables de l'époque auraient peut-être pu mieux négocier, si toutefois on leur en avait donné le temps. Car ce qui est sorti de Matignon c'est un accord bâclé. Il a été conclu en une nuit. Comme si l'espace d'une nuit pouvait être suffisant pour définir le destin d'un pays. Nos leaders n'ont pas eu le temps de discuter, de négocier. A Matignon, il fallait signer et surtout pas négocier. Dans le cas contraire, Michel Rocard avait clairement indiqué: "ça sera la guerre".

Je peux donc dire, aujourd'hui, que plus qu'à un accord, en 1988 nous avons assisté au fait que l'Etat a dicté sa volonté. Et d'ailleurs je me rappelle que tout de suite après la signature Jean Marie Tjibaou a dit à Yeiwéné Yeiwéné "Maintenant nous sommes dans un trou noir". Et ça veut dire que la France a amené notre pays et notre peuple vers le grand inconnu. Et le grand inconnu pour eux, ça a été la mort. Pour moi ils sont morts de cette volonté de l'Etat français d'imposer un accord qui arrangeait la France, mais sûrement pas le peuple Kanak.

.

Le 3 juillet 2001, vous vous êtes rendu à l'ONU où vous avez tenu des propos très durs vis-à-vis de la France.

Depuis 1986, la Nouvelle Calédonie est inscrite sur la liste des Nations Unies des pays qui doivent être décolonisés. Et ceci est le résultat de la lutte effectuée au niveau international depuis des décennies par le FLNKS soutenu par les pays frères mélanésiens. Chaque année, au moment des sessions du comité de décolonisation, le FLNKS vient s'exprimer. L'assemblée générale de l'ONU a pour tâche d'examiner l'application de la charte de la décolonisation établie en 1960. Pour ce qui nous concerne l'ONU a pour mission de surveiller que la politique de décolonisation de la France en Nouvelle Calédonie soit conforme aux orientations établies en 1960.

Vous savez, le peuple Kanak est un petit peuple et la France est un grand pays. C'est la France qui détient les clefs de la décolonisation de notre peuple. Et cela, en tant que représentant du peuple Kanak, je ne l'oublie jamais. Il est donc normal que j'attire l'attention de l'ONU en rappelant comment l'Etat français s'est toujours comporté vis-à-vis des pays qu'il a colonisés. En m'exprimant devant la commission des Nations Unies il m'a donc paru opportun de rappeler les agissements de la France en Algérie, comme en Afrique noire. J'ai rappelé les comportements et les pratiques de l'Etat qui nous colonise, et cela vis-à-vis d'autres peuples. J'ai dénoncé ces pratiques qui n'ont pour seul but que d'asservir et maintenir des peuples sous domination pour sauvegarder les intérêts financiers et stratégiques de la France. J'ai aussi souligné que, depuis vingt ans, notre pays connaît beaucoup d'assassinats politiques non élucidés. Qu'il y a chez nous beaucoup d'accidents, qu'il y a beaucoup de morts inexpliquées, sans parler des manipulations opérées sur les mouvements politiques et sur leurs leaders. A la lueur de ce que nous savons sur l'histoire algérienne et de l'Afrique noire francophone, il faut bien se demander si on n'assiste pas aujourd'hui en Nouvelle Calédonie à du déjà-vu. Donc nous disons à l'ONU: attention, vigilance.

Quel est l'enjeu de la Nouvelle Calédonie?

Tout comme certains pays africains, notre pays a été doté par la nature de richesses naturelles qui attirent la convoitise des grandes puissances économiques et financières. Nickel, cobalt, gaz, pétrole. Notre sol est riche. Située au milieu de l'océan Pacifique, la Nouvelle Calédonie représente aussi un intérêt politico-militaire stratégique pour la France. A cet effet il est intéressant de remarquer que la coopération militaire française est en train de se renforcer dans cette partie du monde.

.

Dix ans après l'accord de Matignon de 1988 vous avez signé un nouvel accord avec le RPCR et l'Etat français. Etes-vous satisfait des conditions dans lesquelles il commence à s'appliquer?

Le 5 mai 1998 nous avons signé l'accord de Nouméa qui prorogeait pour 15 ans supplémentaires certaines conditions issues des accords de Matignon. Trois ans se sont écoulés depuis, et force est de constater que l'optimisme n'est plus de rigueur. S'il est clair dans le préambule de l'accord que la décolonisation est le seul moyen de renouer un lien social durable entre le peuple Kanak et les autres communautés installées en Nouvelle Calédonie, les options quant à l'issue du processus restent ouvertes. Cela veut dire que seulement en 2014, si au moins les trois cinquièmes des représentants du congrès calédonien se prononcent pour le déclenchement du référendum d'autodétermination, le référendum sera organisé. Je remarque que dès le lendemain des élections provinciales de 1999 des nouvelles dérives inquiétantes sont apparues. En effet, un an après la signature du nouvel accord, ces élections étaient un rendez-vous très important. Elles déterminaient la mise en place des nouvelles institutions. Et voila que le RPCR, après avoir négocié et signé un accord avec le FLNKS, s'est choisi un partenaire créé sur mesure, la FCCI, pour dicter sa loi. En formalisant une alliance de circonstance avec la Fédération des Comités de Coordination des Indépendantistes, qui est une formation politique composée par des dissidents du FLNKS, le parti de Jacques Lafleur a mis en oeuvre un processus dont le seul but consiste à écarter le FLNKS de la gestion des affaires du pays. Ainsi on remarque, encore une fois, que nous nous retrouvons devant un résultat contraire à l'esprit même d'un accord qui se basait sur la collégialité gouvernementale et le partage des responsabilités. En outre nous constatons une divergence d'interprétation concernant les dispositions relatives aux restrictions du corps électoral. En effet le corps électoral qui devait être figé devient glissant. Nous contestons cette manoeuvre qui a pour but de nous maintenir une fois de plus minoritaires. Dans le domaine social, là aussi, on voit que des retards importants sont bel et bien évidents. Les dispositions concernant la protection de l'emploi ne me paraissent pas être une des priorités du RPCR...

.

Comment imaginez-vous l'avenir?

Il existe trois options définies par les Nations Unies pour accéder à l'émancipation d'un peuple colonisé. L'indépendance, l'indépendance-association, l'intégration avec la puissance administrante ou avec un autre Etat. La France nous refuse l'indépendance tout comme l'indépendance-association que nous lui avions pourtant proposé comme solution transitoire en 1998. Quant à l'intégration, il va de soi qu'après un siècle et demi de lutte contre la colonisation, notre peuple ne l'acceptera jamais. C'est ainsi que l'Etat français a imaginé une nouvelle voie. Et cette nouvelle voie correspond exactement au dispositif contenu dans l'accord de Nouméa. Il s'agit donc d'un processus graduel de décolonisation qui consiste en une rétrocession par étapes des compétences de souveraineté. Après une période de quinze ans, les transferts de compétences que sont la monnaie, la justice, la défense, l'ordre public, les affaires étrangères, feront l'objet de référendums programmés entre 2013 et 2018. Il est évident que si la France utilise le temps pour nous diviser, pour mettre en oeuvre des manipulations nuisibles, pour nous submerger par un afflux de population qui lui est acquise... il devient bien difficile pour le peuple Kanak d'arriver à exercer son droit à l'autodétermination. Je soupçonne donc la France de vouloir pérenniser un statut transitoire, afin de conserver sa colonie. Je remarque aussi que la diplomatie française cherche même à proposer ce processus original de décolonisation, soumis au pouvoir colonial, à d'autres régions du monde. C'est ainsi qu'un accord similaire a été proposé au Kosovo, à Timor, tout comme au Maroc pour régler le problème du Sahara occidental. J'ai donc la désagréable impression que nous nous retrouvons progressivement emprisonnés dans les mailles d'un filet qui se tisse méticuleusement et qui, à terme, compromet nos chances d'indépendance. Face à cela, notre seule chance est celle de resserrer nos rangs. Il faut que le FLNKS, représentant légitime du peuple Kanak, reste très vigilant et attentif au respect d'une juste application de l'accord de Nouméa. C'est pour cela que nous attirons l'attention de l'ONU dont une des missions historiques est de veiller à l'éradication du colonialisme.

Tout le dossier "Kanaky, une île dans le Pacifique"

Abonnez-vous aux
Enquêtes Interdites


©www.amnistia.net
journal illustré
Tous droits de reproduction et représentation interdits
contact: redaction@amnistia.net

Haut de page
Newsport