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"Ils
nous ont dit de quitter la ville, mais je n'ai
nulle part où aller..." Lundi
24 octobre 2005 Par
Patrick Le Tréhondat et Patrick
Silberstein |
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"Le plus abominable, dans cette horrible tragédie de La Nouvelle-Orléans, est que les eaux, en se retirant, ne dévoilent pas que des cadavres, mais une société qui jamais ne s'est souciée des victimes de leur vivant, et qui, ayant consenti quelques jours de deuil à tant de disparus, se tournera, satisfaite, si ce n'est ravie, vers la promesse de profit qui succède à la reconstruction d'une ville", Percival Everett, cité par Télérama. Mercredi 24 août, Katrina approche des côtes de Floride qu'elle abordera le lendemain, entre Hallandale Beach et North Miami Beach. Les vents soufflent à 130 km/h (catégorie 1). Soufflant désormais sur la terre ferme, l'ouragan faiblit. Vendredi, il se déplace à nouveau au-dessus du golfe du Mexique, où il reprend de la force pour atteindre la vitesse de 160 km/h (catégorie 2). Le gouverneur de Louisiane décrète alors l'état d'urgence tandis que 10.000 gardes nationaux sont déployés le long des côtes. Bien avant les populations civiles, les plateformes pétrolières et les avions stationnés sur les bases de l'US Air Force de la région sont évacués. Le Pentagone et les compagnies pétrolières disposaient-ils d'informations plus précises sur la force de l'ouragan ou simplement d'un traitement de faveur? * Samedi 27 août. Je suis à La Nouvelle-Orléans. L'ouragan approche mais je n'ai pas l'intention de partir. Pourquoi? D'abord parce que je n'ai pas de voiture et que les avions sont pleins et qu'il n'y a plus aucune voiture à louer disponible. [...] Ensuite parce que j'ai un appartement au deuxième étage d'un immeuble solide et que j'ai tout ce qu'il faut: des réserves de nourriture, de l'eau, des torches électriques... Ensuite encore parce qu'il n'y a pas de plan d'évacuation digne de ce nom... Katrina souffle à 185 km/h (catégorie 3). Il est 5 heures du matin. L'alerte est donnée et l'état d'urgence est décrété dans le Mississipi. Le comté de Hancock reçoit un ordre d'évacuation obligatoire. De son côté, le maire de La Nouvelle-Orléans, Ray Nagin, demande l'évacuation des zones de basses terres. Il est 17 heures quand il lance un appel à l'évacuation volontaire de la ville. Ceux qui ont une voiture prennent aussitôt le chemin de l'intérieur des terres. Des encombrements monstres sont à signaler sur les autoroutes tandis que les files d'attentes s'allongent dans les stations service et que l'essence commence à manquer. Les hôtels et les motels situés loin des côtes affichent complet. "Je sais qu'ils nous ont dit de quitter la ville, déclare Hattie Johns au St Petersburg Times, mais je n'ai nulle part où aller. Si vous n'avez pas d'argent, vous ne pouvez pas partir". Une petite phrase qui en dit long! A La Nouvelle-Orléans, pour ceux qui vivent et survivent grâce à l'aide sociale, les fins de mois sont toujours difficiles, pour ne pas dire impossibles. Alors quand l'ouragan frappe, fin août, les chèques et les tickets de nourriture de l'aide sociale ne sont pas encore arrivés... Joindre les deux bouts est une gageure: "Nous n'avions pas l'argent pour nous enfuir", déclare Becky Sharp à David Enders de Mother Jones. Alors que la garde nationale de Louisiane - dont le tiers des effectifs est en Irak - réclame 700 autocars à la FEMA (l'agence fédérale des secours d'urgence) pour pouvoir procéder à des évacuations, la compagnie de chemin de fer Armtrak et celle des autocars Greyhound décident d'interrompre tout trafic en raison des mauvaises conditions météo. "J'ai appelé Armtrack et Greyhound plus de 24 heures avant que Katrina ne frappe. Ils ne voulaient pas participer à l'évacuation. Leur répondeur répétait que le service était interrompu à cause des conditions météo. [...] La Regional Transit Authority a refusé que ses bus soient utilisés pour les opérations d'évacuation en prétendant être une compagnie privée. Selon moi, les compagnies privées ont des obligations publiques en cas d'urgence et le maire aurait dû les contraindre", explique un blogger (Friends of Liberty). Plus de 350 bus seront noyés sur un parking! Mike Davis remarque que le président de la Transit Authority, nommé par le maire, est le président de la chambre de commerce de La Nouvelle-Orléans, partisan de longue date d'un "nouveau développement et du nettoyage" de la ville (Znet). * Dimanche 28 août. La tempête approche, de plus en plus puissante. Le téléphone sonne sans cesse. "Tu pars ou tu restes?", "Où t'es-tu installé?", "Tu as tes chats avec toi?", "Que devons-nous faire?" Le gouverneur nous demande de "prier pour que l'ouragan redescende au niveau 2"... "Les digues ne tiendront pas", annoncent les journaux du matin. A 2 heures du matin, Katrina est classée en catégorie 4. A 7 heures, c'est un ouragan de catégorie 5 qui déferle à 250 km/h sur la Louisiane. Des vagues de 9 mètres de haut submergent les digues. Le Lafayette Daily Advertiser annonce que l'ouragan qui va frapper La Nouvelle-Orléans sera sans doute un des plus violents jamais connus et que c'est la ville la plus vulnérable à la tempête qui allait être touchée. On attend de 7 à 8 mètres d'eau dans certains quartiers de la ville et les simulations prévoient que 80% des bâtiments seront endommagés ou détruits. A 9 h 30, le maire lance un ordre d'évacuation obligatoire et annonce l'ouverture de dix refuges, dont le Superdome qui compte 70.000 places assises. Pratiquement aucune disposition logistique n'est prise alors que selon les services municipaux, plus de 100.000 personnes ne disposent pas des moyens de transport nécessaires pour quitter la ville. En 2003, le Times Picayune avait publié une enquête qui prédisait que cette partie de la population serait abandonnée aux éléments déchaînés. Dès le début de l'après-midi, le directeur du Hurricane Center, Max Mayfield, informe personnellement par vidéoconférence le président des Etats-Unis du risque de rupture des digues. Quelques jours plus tard, quelque peu abasourdi, il déclarera au Times Picayune: "Nous les avons avertis bien avant l'arrivée de l'ouragan. Ce n'est pas comme si nous avions été surpris. Nous avions annoncé que les digues pouvaient être franchies." C'est en effet dès le vendredi 26 que le Hurricane Center avait annoncé le lieu précis où Katrina allait frapper, à l'est de La Nouvelle-Orléans (St Petersburg Times). A 16 heures, la météo annonce que "la plus grande partie de la zone restera inhabitable pendant des semaines, et peut-être pendant plus longtemps" (National Weather Service). En fin d'après-midi, l'eau passe par-dessus les digues... * Lundi 29 août. C'est le matin. La tempête est finie et nous regardons les rues alentours. Il y a eu des inondations. Nous partons en bateau jeter un il dans les environs. Nous pouvons constater les dégâts considérables, mais globalement nous avons le sentiment que La Nouvelle-Orléans a une nouvelle fois échappé à son sort. Il est 8 heures du matin quand le maire annonce que les digues sont submergées. Certaines stations de pompage ne fonctionnent plus et une brèche s'est ouverte dans une importante digue, entraînant l'inondation de Lower Ninth Ward et de Saint Bernard Parish. En fin de matinée, une autre brèche, très large, s'ouvre dans la digue de 17th Street Canal. Au même moment, Bush et son secrétaire d'Etat à la sécurité intérieure discutent au téléphone des problèmes que pose l'immigration aux Etats-Unis d'Amérique. Avec une ironie mordante, Mike Davis remarque que si les digues protégeant La Nouvelle-Orléans avaient été aussi hautes que le triple mur qui court entre San Diego et Tijuana à la frontière mexicaine des Etats-Unis, les flots n'auraient pas déferlé sur Big Easy. Quant à Michael Brown, directeur de la FEMA, il ne demandera des renforts au secrétaire d'Etat à la sécurité intérieure que 5 heures après le passage de Katrina (Taking Points Memo). Selon l'hebdomadaire Newsweek, vers 20 heures, le gouverneur de Louisiane a demandé de l'assistance au président qui ira se coucher sans avoir répondu à sa demande. * Les textes mis en exergue sont extraits de "Hurricane Diary" de Jordan Flaherty (syndicaliste et rédacteur de Left Turn Magazine). A suivre... |
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L'intégralité
du chapitre "Ephéméride d'une
catastrophe naturelle qui ne l'est pas tant que
ça", extrait du livre "L'ouragan Katrina -
Le désastre annoncé", sera
publié dans le numéro 64, d'octobre
2005, de notre journal Les Enquêtes
interdites. |
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