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Lettre ouverte à Nicolas Sarkozy, ministre des Libertés Policières


Par Jean-Jacques Reboux

Mardi 12 décembre 2006



Le 27 octobre 2005, un groupe de jeunes gens de Clichy-sous-Bois, qui revenaient d'une entraînement de sport, prennent peur en voyant une patrouille de police. Plusieurs d'entre-eux se réfugient dans l'enceinte d'un établissement EDF. Zyed Benna et Bouna Traoré, âgés de 14 et 16 ans, sans aucun antécédent judiciaire, pénètrent dans un transformateur. Ils y trouveront la mort, électrocutés.

L'un des policiers de l'UPP833A qui les poursuivaient a passé ces messages sur la fréquence radio à 17 heures 32:
"deux individus sont localisés. Ils sont en train d'enjamber pour aller sur le site EDF. Il faut cerner le coin"
"je pense qu'ils sont en train de s'introduire sur le site EDF... il faudrait ramener du monde, qu'on puisse cerner un peu le quartier, quoi. Ils vont bien ressortir"
"s'ils rentrent sur le site EDF, je ne donne pas cher de leur peau".

Dans les premiers temps, alors que la mort de ces deux adolescents provoquait de violents incidents en banlieue, le ministre de l'Intérieur niait le fait que Zyed et Bouna étaient poursuivis, sans aucune raison, par les forces de police.
Une information judiciaire a été ouverte le 3 novembre 2006, pour "non assistance à personne en danger".
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Avec l'aimable autorisation des éditions Après la lune nous publions ici des extraits du livre "Lettre ouverte à Nicolas Sarkozy". ©2006, apreslalune.com

Le 24 juillet 2006, j'ai été dépouillé de mes effets personnels (montre, téléphone portable, sac-à-dos, portefeuille, papiers d'identité, pièces de monnaie) par des inconnus qui m'ont charitablement autorisé à garder mon short, mes chaussures, ma chemisette et mes lunettes. Ces individus n'eurent pas grand mérite. Peu entraîné à l'effort physique, submergé par la conjonction de l'effet de surprise, de leur robustesse, leur détermination, la violence de leurs gestes, et ployant sous le nombre - ils étaient une bonne douzaine -, je n'eus d'autre choix que de les laisser s'approprier l'objet de leur convoitise, leur abandonnant, en plus de la liste précitée, les plus précieux de tous les biens dont puisse disposer un être humain : ma dignité et ma liberté. Ces personnes, leur forfait accompli, me conduisirent alors au commissariat le plus proche, rue Truffaut, afin, non pas de me permettre de déposer une plainte qui aurait été justifiée, mais de déposer à l'encontre de leur victime, menottée aux chevilles et aux poignets, une plainte pour outrage et rébellion.

Dans la première partie (...), j'ai essayé de décrire, à partir de la situation de départ, hélas banale dans la France sécuritaire de nos tristes années zéro, d'une "bavure policière", ce que peut ressentir un citoyen ordinaire pris dans l'engrenage d'une situation provoquée par la brutalité, l'arbitraire, l'arrogance imbécile de certains policiers à qui personne - ni leur hiérachie qui les couvre, ni la justice qui oppose une solidarité sans faille avec le corps policier -, ne vient demander des comptes, selon l'adage bien connu que "le policier a toujours raison". Les comptes, c'est au citoyen de les rendre. Pas au représentant de l'ordre, citoyen au-dessus des lois, fût-il lui-même facteur de désordre et porteur de tous les excès, alors que la mission qui lui a été assignée (ne l'appelle-t-on pas "gardien de la paix") impose tout au contraire retenue, respect, assistance, dévouement.

Le lecteur sera fondé à se demander: "Mais qu'avait-il donc fait pour qu'une douzaine de policiers l'embarquent menottes aux poings et aux chevilles ? Enfin, voyons, en France, pays des droits de l'Homme que le monde entier nous envie, on ne prive pas sans raison les gens de la liberté!"

Eh bien, justement, si. On fait ça, en France. On le fait même très bien. Et de plus en plus. Tout le monde le sait. Mais on ne le dit pas assez. Et vous avez beau être révolté, écœuré par ces pratiques, il est difficile, tant que ça ne vous est pas arrivé personnellement, d'imaginer à quel point une bavure policière peut être traumatisante, dégradante, inhumaine.

Jean-Jacques Reboux, Lettre ouverte à Nicolas Sarkozy, ministre des Libertés Policières, ©APRÈS LA LUNE - 26 rue Pétrelle 75009 Paris - www.apreslalune.com

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24 juillet 2006, 19 h, avenue de Clichy, Paris 17e. Comment un banal contrôle routier peut conduire un citoyen à passer 3 h dans un commissariat, menotté aux poignets et aux chevilles, pour avoir contesté un PV bidon puis, dans un second temps, commis le gravissime délit d'outrage à agent (qui consiste à dire un gros mot à un agent assermenté), puis celui de rébellion (qui consiste à refuser de se laisser embarquer par douze flics déchaînés, violents, grossiers). Point culminant de cette bavure, la petite phrase qui fait froid dans le dos, entendue dans la bouche d'un flic au comportement de milicien, dont la matraque me taquinait les côtes: T'AS DE LA CHANCE QU'IL SOIT PAS PRÉSIDENT! faisant référence, on l'aura compris, au ministre de l'Intérieur Nicolas Sarkozy, candidat aux élections présidentielles.


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Mon seul tort, quant à moi, aura été de contester un PV injustifié, sanctionnant une infraction imaginaire, délivré par un policier aussi avare d'humanité que d'intelligence. Erreur impardonnable. Car si le policier a toujours raison, cela signifie que le citoyen a forcément tort, et que le seul droit dont il dispose, en cas de confrontation, est celui de se taire. Et d'obéir aveuglément aux ordres, y compris les plus stupides et les plus iniques - ce qui n'est pas exactement dans mes habitudes.

A partir de ce postulat ubuesque, pourtant gravé dans les tables de la loi, toute tentative de raisonnement débouche fatalement sur une mur d'incompréhension, un dialogue de sourds, une faillite intellectuelle. Qui peut se conclure, comme cela arrive de plus en plus souvent par un outrage.

C'est précisément ce qui m'est arrivé le 24 juillet. Excédé, pris de panique, hyper-stressé, poussé à bout par autant de [autocensuré], j'ai fini par craquer. Et dire à ce policier un de ces mots qu'il ne faut jamais dire à un citoyen en uniforme, sous peine de commettre une infraction réprimée par l'article 433-5 du Code pénal, aggravant ensuite mon cas en refusant de me laisser embarquer par un quarteron de brutes.

Lors de mon interpellation, j'ai entendu, de la bouche de l'un des nombreux policiers présents, dont le comportement évoquait irrésistiblement celui d'un milicien sous l'Occupation, une petite phrase sur le ministre de l'Intérieur, qui m'a fait froid dans le dos. Pour cette raison, et parce que cette réplique faisait allusion à l'élection présidentielle de 2007, à laquelle le ministre en question se présente, il m'a semblé judicieux, après avoir livré à la Ligue des droits de l'homme le récit de ma mésaventure, de donner à ma démarche une dimension républicaine, citoyenne, politique - j'aurais tout aussi bien pu dire morale ou philosophique si j'étais certain que ces mots avaient une chance de trouver quelque écho dans la construction mentale, parfois autistique, du microcosme policier.

Si la première partie de cette lettre est motivée par la colère suscitée par l'arbitraire, elle reste viscérale parce que réagissant à une injustice personnelle. Dans la seconde partie, en revanche, il m'a paru utile de laisser de côté mon individualité de citoyen blessé dans sa dignité pour aller à la rencontre des autres. (...) Et puisqu'il s'agit, en quelque sorte, de prendre la parole au nom d'autres citoyens - au nom de toutes celles et ceux qui ont été un jour, ou une nuit, victimes de violences policières, souvent infiniment plus graves -, il m'a paru essentiel de donner à cette missive une résonance publique, et je ne l'aurais probablement pas fait si son destinataire n'était pas candidat à la Présidence de la République. Car après tout, les ministres de l'Intérieur passent; peu ou prou - et je ne dis pas cela pour faire de la peine à M. Nicolas Sarkozy - l'Histoire les oubliera. Ce qui n'est pas tout à fait le cas des présidents de la République. Et peut-être est-ce d'ailleurs pour cette raison, intime, impérieuse - et qui ne nous regarde pas tant qu'il en reste au stade de candidat -, que ce dernier se présente à la Magistrature suprême. Voilà pourquoi cette lettre n'a pas été envoyée par la Poste. Mais par la Presse. Comme il n'est pas certain que les médias s'en fassent l'écho, on pourra se la procurer dans ces havres de liberté d'expression qu'on appelle librairies.

Au-delà du témoignage, ce livre est un cri d'alarme à propos de quelques questions essentielles sur l'avenir des libertés dans la République. Eu égard à la personnalité de son destinataire, au combat dans lequel il s'est lancé, et dont le succès pourrait être lourd de conséquences pour nos "libertés chéries", cette lettre pourra paraître quelque peu partisane. Ce n'était pas le but initial. Mais face à un homme politique qui a tendance à faire du ministère des Libertés publiques dont il a la charge celui des Libertés policières, il est difficile de rester impartial. Et de ne pas lorgner vers le pamphlet.

Enfin, cet ouvrage comporte une troisième partie, écrite après la tempête, une fois la colère apaisée, se présentant sous la forme d'un glossaire pratique, intitulé: "De la police, de ses coutumes, de son répertoire, et des différents moyens offerts par la société au citoyen pour se protéger des abus de certains de ses membres dévoyés".

GLOSSAIRE (morceaux choisis)

"AVEZ-VOUS DES ANTECEDENTS PSYCHIATRIQUES, MONSIEUR [MADAME]?"
Question récurrente posée par le représentant de la force publique, lors de sa conduite au poste de police, à tout individu ayant été interpellé sur la voie publique, à laquelle il est fortement déconseillé de répondre, dans un souci de savoir-vivre et de bonne éducation : "Non, et vous?" Ce qui pourrait être constitutif d'un outrage caractérisé.
A noter qu'un agent de la force publique ne dira jamais à un citoyen interpellé [par exemple, aphone, atteint de palpitations, de tremblements, saignements de nez, réclamant à cor et à cris un verre d'eau ou à prendre un médicament]: "Monsieur, avez-vous un problème cardiaque, asthmatique, diabétique, intestinal, épileptique, Alzheimer, Parkinson, etc?", interrogation qui serait pourtant en totale harmonie avec l'article 7 du Code de déontologie de la police stipulant que "le fonctionnaire de police a le respect absolu des personnes et se comporte envers elles d'une manière exemplaire."

MINISTRE DE L'INTERIEUR
Ministre en charge des forces de police de l'État. Ses directives sont en général très écoutées des fonctionnaires de police. La personnalité du ministre, son penchant pour la répression (ou la prévention), sa permissivité plus ou moins consentie à l'égard des violences commises par les policiers, se traduisent, comme le note Maurice Rajsfus, par un nombre plus ou moins important de "bavures poli-cières". Chacun aura en mémoire que le retour de Charles Pasqua au ministère de l'Intérieur, en 1993, provoqua un accès de violence dans les commissariats comme sur la voie publique. (Il y eut plusieurs victimes en moins d'une semaine, dont la plus médiatisée fut Makomé M'Bowolé, conduit au poste pour un délit mineur et tué d'une balle à bout touchant au commissariat de police des Grandes-Carrières, dans le 18 e arrondissement de Paris, le 6 avril 1993. Le lendemain, Pascal Taïs mourait des suites de ses blessures au commissariat d'Arcachon.)

Extrait du quizz "les ministres de l'Intérieur"
Les ministres de l'Intérieur devenus présidents de la République: A. Thiers (1871), E. Loubet (1899), A. Fallières (1906), F. Mitterrand (1981), J. Chirac (1995). A noter qu'à l'exception d'Emile Loubet, élu président 6 ans seulement après son passage à l'Intérieur, le temps d'attente minimun fut, pour les autres, de 21 ans - ce qui n'est guère encourageant pour l'actuel locataire de Beauvau.
Palme de la paranoïa beauvaldienne. Elle échoit sans hésitation à Raymond Marcellin (nommé en mai 1968), grand pourfendeur du Gauchiste et inventeur du mythe dit "de l'ennemi intérieur". Cet éminent défenseur de la démocratie paranoïaque fut à l'origine des mémorables écoutes du Canard enchaîné en 1973 et dut laisser sa place à l'Intérieur à un certain... Jacques Chirac.
Les ministres de l'Intérieur auxquels la France a échappé. René Bousquet, Maurice Papon, Marcel Bigeard, Serge Dassault, Eric Raoult.

REBELLION
Action de se rebeller, acte de rebelle. Le fait de contester son interpellation (ou l'interpellation d'un tiers, en tant que témoin) par les forces de l'ordre, ou de résister à ces mêmes forces, quelles qu'en soient les circonstances et le bien-fondé, constitue un délit de rébellion, réprimé par l'article 433-6 du Code pénal, puni de six mois d'emprisonnement et de 7500 ¤ d'amende (art. 433-7). Les condamnations pour rébellion ont progressé de 27% entre 1995 et 2001.
Quelques grands rebelles célèbres: Louise Michel, Louis Lecoin, Marius Jacob, Charles de Gaulle, l'Abbé Pierre, José Bové.

"T'AS DE LA CHANCE QU'IL SOIT PAS PRESIDENT!"
Tube de l'été 2006 au sein de certaines brigades de police. Ce morceau, qui se chante mezza voce et a capella, peut néanmoins être accompagné à la matraque ou au tonfa, mais de façon très discrète, et en aucun cas chorale. On ignore qui est l'auteur de cette rengaine. Si son inspiration et sa portée artistique sont assez limitées, le fait qu'elle se compose d'un seul vers, repris en refrain et repété jusqu'à sept fois en couplet, en fait une chanson facile à retenir, et constitue une indéniable rupture dans le répertoire, que tous les amateurs de bonne chanson française bien d'chez nous auront à cœur de saluer. Espérons néanmoins qu'elle ne sera pas le tube de l'été 2007, car le répertoire, pour être vivant, on le sait, doit se renouveler.


















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