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Le pesant silence de l'humanité


Par Bernard Jouanneau
Avocat à la Cour, président de
Mémoire 2000

Jeudi 12 janvier 2006


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Q
uel singulier retour des choses.

Que ce soit à propos de la querelle franco française qu'a suscité la Loi sur les rapatriés et son trop fameux amendement voté par inadvertance, nulle part appliqué et dont on a oublié au passage qu'il tendait aussi à gratifier ceux qui, issus de ces territoires, avaient défendu "la Patrie" que l'on remette en question la Loi Gayssot qui fut l'aboutissement d'une lutte sans issue contre les négationnistes.

La plupart des historiens qui ont signé la pétition du 12 décembre 2005, pour demander l'abrogation de toutes les lois mémorielles, s'étaient déclarés hostiles au négationnisme. Simplement, ne savaient-ils pas que la loi se mêle de cette querelle. Mais depuis 1990, on ne peut pas dire qu'il y ait eu, en dehors de Faurisson qui l'a appelée "la lex Faurissonia" de Bruno Gollnish et de JM Le Pen, d'autres pour en demander l'abrogation.

Depuis d'ailleurs, d'autres pays ont adopté des dispositions analogues. La Suisse en particulier et la Belgique, encore que dans ces deux pays on maintienne l'exigence d'un dolus malus de la part des négationnistes et la véritable critique qu'on ait fait à la Loi Gayssot, tient à son caractère restreint à l'univers de la Shoah, alors que pour être universelle et légitime elle aurait eu beaucoup à gagner à incriminer la contestation des crimes contre l'humanité où qu'ils aient été commis dès lors qu'ils auraient été reconnus pour tels, soit par les Etats qui s'en sont rendus coupables, soit par les conventions internationales qui les ont incriminés et réprimés, soit par les juridictions internationales mises en place à cette fin.

Dès lors, il ne s'agissait pas d'une revendication minoritaire ou communautaire nationale voire même internationale, mais de la défense de l'humanité dont chaque citoyen du monde est responsable et que chaque pays signataire de la charte de l'ONU ou d'autres documents à vocation universelle se doit de dénoncer, de prévenir et de punir.

Ceux qui croient ou qui disent que le Parlement français s'est fourvoyé en cédant à la pression des déportés juifs, des résistants, des arméniens, des noirs, n'ont tout simplement rien compris à la portée universelle des droits de l'homme auxquels ils n'attribuent de valeur que lorsqu'ils sont mis en œuvre par une catégorie de personnes qui y ont intérêt, par une minorité agissante et souffrante ou par une communauté liée dans l'épreuve ou après elle par la mémoire.

Telle était la démarche des associations de déportés lorsqu'elles agissaient à l'encontre de R. Faurisson à propos de sa "Rumeur d'Auschwitz" ou à l'encontre de JM Le Pen à propos du "Point de Détail", mais c'était précisément avant que la loi ne vienne sanctionner le négationnisme. Les juges n'avaient à l'époque d'autre voie que celle de la compassion pour les victimes, et ce n'est pas au nom de l'histoire qu'ils se sont prononcés, c'est seulement parce qu'il (Faurisson) n'avait pas eu un mot de compassion pour les victimes et parce qu'en qualifiant de "Point de Détail" les chambres à gaz, il (Le Pen) n'avait pas eu une attitude digne et responsable qu'on était en droit d'attendre d'un chef de parti politique, qu'ils ont été condamnés.

Il aura fallu que le législateur intervienne pour élever le débat au rang des principes pour qu'on réalise enfin qu'une attaque antisémite n'était pas seulement une marque d'hostilité à l'égard des juifs, mais une atteinte portée à l'humanité toute entière. Heureusement qu'il s'est trouvé un juge d'instance, celui d'Aubervilliers pour le dire à propos de l'agression dont Elkabach, Y Levaï, J Daniel et JF Khan avaient fait l'objet de la part de Le Pen à la Fête des Bleus Bancs Rouges au meeting du Bourget.

Mais, on n'y a pas prêté suffisamment attention. Encore moins aujourd'hui. On croit et on continue de penser et d'écrire que le génocide des arméniens ne concerne que quelques minorités françaises d'origine arménienne, que le génocide des tutsis reste un problème africain et que la mémoire de la shoah n'appartient qu'aux juifs.

Non, je revendique haut et fort de me mêler de tout ce qui concerne l'humanité. Rien de ce qui est humain ne m'est étranger et je n'existe comme homme qu'à raison de mon appartenance à l'humanité. Rien de plus normal que les nations et les organisations internationales se préoccupent d'en défendre la dignité et la mémoire.

Aux associations, il revient de cultiver cette dernière. Aux politiques partout où ils peuvent faire la Loi, d'en assurer la survie.

C'est la ratio legis de la loi lorsqu'elle intervient pour se prononcer sur les génocides et les crimes contre l'humanité. Loin de s'incliner devant les groupes de pression ou de sacrifier aux rites mémoriels de telle ou telle catégorie, le pouvoir législatif tout en les écoutant peut se saisir de la question et rappeler à cette occasion les valeurs qui font la République et l'honneur de l'humanité.

Pour n'être ni juif, ni victime, ni arménien, ni noir, ni palestinien, ni menacé physiquement ou intellectuellement, je revendique en tant que citoyen du monde le droit et le devoir de promouvoir et défendre la dignité de l'homme. Si je ne le fais pas, alors que je n'ai pas souffert et que je ne risque pas d'avoir à subir de persécution ou de discrimination dans l'état où je suis, qui le fera ?

Il serait temps que chacun comprenne que chacun d'entre nous est dépositaire d'une parcelle de dignité de la personne humaine et que comme telle, il se doit de se lever contre toutes les manifestations d'exclusion ou de discrimination dont les autres, tous les autres, peuvent faire l'objet. Pourquoi refuser aux parlementaires, qui ont en plus reçu par l'élection d'un mandat de leurs électeurs, le droit de le faire?

Ils savent bien qu'ils n'ont pas à écrire l'histoire à la place des historiens, même si ceux ci ne remplissent pas toujours à temps leur tâche.

Mais ils ne l'usurpent pas quand ils se mêlent de reconnaître l'existence passée de crimes contre l'humanité, lorsque ces crimes peuvent encore concerner des personnes vivantes. Il n'y a pas de risque de susciter de vaines polémiques historiques sur le sexe des anges, l'existence du Christ ou de Napoléon, ni même des tribus japonaises du 15ème siècle.

L'évocation au Parlement des crimes contre l'humanité n'a d'intérêt, et donc de raison d'être, que si elle est en relation avec l'homme d'aujourd'hui et nul n'a à redouter de subir le sort de Galilée pour ses idées.

Que les bons esprits se rassurent! qu'ils continuent d'écrire, de chercher et de publier même sur les crimes dont le parlement aura reconnu l'existence.

Leur liberté n'est pas en cause et quels qu'en soient les résultats de leurs recherches, qu'ils les publient sans crainte l'humanité s'enrichira de leurs connaissances, mais ils n'ont pas à reprocher à ceux qui sont là pour faire la Loi de la faire.

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