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L'Histoire,
la Loi ou la mémoire Par
Bernard Jouanneau Lundi
9 janvier 2006 |
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Bernard
Jouanneau Visitez
le site de l'association Mémoire
2000 A
lire aussi: Le
pesant silence de
l'humanité
par
Bernard Jouanneau Finkielkraut
et Dieudonné, l'effet
miroir
par
Didier Daeninckx Le trouble provoqué par l'amendement Vanneste (1) inséré dans la Loi du 23 février 2005 sur les rapatriés, n'est pas sur le point de s'estomper. Les "bienfaits" ou les "méfaits" de la colonisation sont au cur de la polémique que le Président de la République a tenté de désamorcer en mettant en place une mission d'information Parlementaire. (Le Conseil constitutionnel, saisi sur demande du président de la République, a déclassé le 31 janvier 2006 l'alinéa litigieux sur la colonisation française. Il en résulte qu'il pourra être supprimé par simple décret, sans retour au Parlement - NDLR). L'abrogation de l'amendement se profile à l'horizon, bien qu'elle ait été refusée au début du mois de décembre par le groupe UMP. Qu'il s'agisse d'un malentendu, d'une "bêtise", voire d'une "connerie" ou d'une "inadvertance", cet amendement pose soudain le problème du rôle respectif de la Loi, de l'histoire et de la mémoire. Chacun y va de son couplet sur le rôle du Parlement, sur "l'écriture de l'histoire qui n'appartient qu'aux historiens" et sur la place de la mémoire qui ne serait qu'une mode passagère; tout au plus un relais ou d'une des sources de l'Histoire. Il est normal de s'interroger sur la colonisation et en particulier celle de l'Afrique noire ainsi que sur celle de l'Algérie qui, à la différence des autres territoires fut, à l'égal de la Martinique, de la Guadeloupe et de la Guyane, un département français. Il est loisible d'en débattre et nul ne peut imposer à cet égard son opinion ou son point de vue. Tout au plus, peut-on souhaiter que les uns écoutent les autres, mais il est vrai, il n'y a pas " d'histoire officielle " sauf à l'assimiler à de la propagande. Les historiens, dont les points de vue peuvent aussi être discutés et contestés, n'ont pas à en répondre en justice. De même, les professeurs des lycées et des collèges n'ont-ils pas à se voir imposer l'obligation de rappeler les bienfaits de la colonisation, en tous cas par le législateur. Est-ce à dire pour autant qu'il faille désormais renoncer à toute intervention du législateur dans le domaine de l'histoire et même envisager de revenir sur les reconnaissances qui résultent de la Loi Gayssot et des lois de 2001 sur le génocide arménien d'une part et sur la traite négrière et l'esclavage d'autre part (2)? C'est pourtant ce que demandent 19 historiens (3) dans un texte rendu public le 12 décembre en parlant de "dispositions législatives indignes d'un régime démocratique". Ainsi donc l'intelligentsia parisienne se prononce t-elle d'emblée aujourd'hui sur la dignité du pouvoir législatif. Rappelons tout de même qu'à l'époque personne ayant le pouvoir de le faire n'a saisi le Conseil constitutionnel. La dernière déclaration d'historien dont on ait gardé le souvenir est celle qu'avaient signée 34 historiens dans le Monde en 1979 en réponse à l'article de Robert Faurisson sur la "Rumeur d'Auschwitz" (4) (Le Monde 29 décembre 1978) A l'époque où les "historiens" refusaient de discuter avec les négationnistes, préférant discourir sur le négationnisme, aucun d'eux ne s'avisait d'écrire l'histoire de la Shoah, ni celle du génocide arménien, ni celle de l'esclavage ou de la traite négrière. Pour eux "il n'y a pas, il ne peut y avoir de débat sur l'existence des chambres à gaz". En France, seul J. Lanzman et G. Wellers avaient la parole et l'on ne parlait pas des autres génocides. Il a fallu que surviennent les événements de la Bosnie, puis plus tard ceux du Rwanda pour que les intellectuels se mobilisent. Ils avaient peut-être leur raison d'attendre. Mais les victimes ne s'accommodent pas d'une telle attente et les peuples non plus qui conservent et entretiennent la mémoire des crimes contre l'humanité qu'ils ont vécus et dont ils ont souffert. On peut donc comprendre qu'ils et elles se soient tournés vers le Parlement censé exprimer démocratiquement les aspirations du plus grand nombre à travers la Loi qui n'est tout de même pas un mode d'expression "indigne" et subversif. Aux historiens de faire leur examen de conscience. Nul ne peut leur dicter ce qu'ils ont à faire, mais faute de pouvoir relire une histoire non écrite, on ne peut pas s'étonner de constater que les peuples soient à la recherche de leur mémoire et qu'ils cherchent, par l'intermédiaire de leurs relais, à se faire entendre des pouvoirs publics et donc du Parlement. Au demeurant, ce n'est pas parce qu'ils appartiennent à l'histoire ou qu'ils ont vocation à s'y intégrer que certains événements ne constituent pas des crimes contre l'humanité. La Loi et la justice ont leur mot à dire à ce sujet, d'abord pour les définir, les prévenir ou les réprimer quelque fois même rétroactivement et sans avoir à s'arrêter à l'obstacle de la prescription qui doit être écartée en cette matière. L'histoire a ses droits et prérogatives, ses impératifs et ses méthodes d'investigation et de critique. Elle est par essence une démarche scientifique. Mais elle ne peut prétendre chasser la mémoire du Parlement et des enceintes de justice dès lors que les valeurs qu'il lui appartient de promouvoir et de protéger sont en cause. C'est le Parlement qui a ratifié la convention de 1948 sur la prévention et la répression des génocides. Pour ce faire, il lui a bien fallu les définir. Il en fut de même lorsqu'il a été enfin question d'incriminer les crimes contre l'humanité. Alors qu'il a le pouvoir de les faire réprimer par les juges qui doivent s'en saisir et les instruire, pourquoi le Parlement s'interdirait-il de les reconnaître? L'ONU qui a mis en place les Tribunaux pour la Yougoslavie et le Rwanda n'a rien fait d'autre et les juges de La Haye ou d'Arusha en reconstituent jour après jour les traces, en attendant que les historiens daignent s'y intéresser. Pourquoi les juges, qui ont toujours refusé d'écrire l'histoire, devraient-ils s'interdire d'en connaître lorsque les victimes leur demandent raison contre eux qui par le recours à l'apologie ou au négationnisme cherchent à en effacer le souvenir et la mémoire? Parce que ce serait indigne d'une société démocratique? Curieuse conception de la démocratie et de la dignité. Parce que la liberté de l'historien doit pouvoir remettre en question des certitudes acquises sur des événements reconnus? C'est toute la différence entre le révisionnisme qui est une démarche scientifique respectable et le négationnisme qui procède de l'obscurantisme selon un mode de pensée unanimement dénoncé et réprouvé comme déloyal et malhonnête. Comme toutes les libertés, celle de l'historien, qui n'est pas différente de la liberté d'expression, a nécessairement ses limites et celles-ci ne peuvent être que l'origine légale. D'où la propension à susciter l'intervention du pouvoir législatif. Il n'y a rien là d'indigne, de répréhensible, ni d'incompréhensible. On l'a fait en France en 1990 avec la Loi "Gayssot" en incriminant dans la loi sur la presse la contestation des crimes contre l'humanité commis sous le IIIème Reich par l'Allemagne nazie. Les tentatives d'extension de cette loi à la contestation du génocide arménien n'ont pas abouti à ce jour et il semble que le climat actuel n'y soit pas propice. C'est pourtant en incriminant la négation de tous les crimes contre l'humanité en général que l'on progressera et que l'on pourra résister aux pressions actuelles qui s'exercent en sens inverse aujourd'hui sur les pouvoirs publics au nom des droits de l'histoire L'abrogation de la Loi Gayssot donnerait libre cours aux multiples sites négationnistes qui ont remplacé ou récupéré les divagations faurissonniennes. Elle apporterait un renfort inespéré aux idées du Front National. Le maintien de cette seule loi impérative, assortie de l'abrogation des lois déclaratives, risque de provoquer une résurgence de l'antisémitisme dont nous n'avons pas besoin en ce moment et d'entretenir le climat de concurrence et de rivalité mémorielle des victimes qui serait déplorable. Au contraire, l'incrimination du négationnisme de tous les génocides et crimes contre l'humanité ne pourra plus être prise pour une façon d'écrire l'histoire au gré des interventions des uns ou des autres, mais comme la défense des valeurs et des principes fondamentaux de la République au premier rang desquels figure le respect de la dignité de la personne humaine, principe que le Conseil Constitutionnel a déclaré d'égale valeur avec le principe de la liberté d'expression Pour avoir le monopole de l'écriture de l'histoire, les historiens ne sont pas censés ignorer les lois ni chercher à effacer les limites qu'elles posent en proposant par principe de les abroger sans exprimer pourquoi elles les gênent. Parce que la colonisation ne peut être considérée aujourd'hui plus qu'hier comme un crime contre l'humanité, la Loi n'avait sans doute pas à s'en mêler à la différence de l'esclavage, du génocide arménien et de la Shoah qui en sont un dont la négation porte atteinte à travers la mémoire à la dignité de la personne humaine. Si l'on considère que le "négationnisme" généralement consubstantiel aux génocides et aux crimes contre l'humanité n'est qu'un mode d'expression de la recherche historique, laissons lui libre cours et laissons le fleurir dans les poubelles de l'histoire, abrogeons, abrogeons... ! Si l'on
considère au contraire que la répression du
négationnisme en matière de crimes contre
l'humanité est une restriction rendue
nécessaire par la protection des droits fondamentaux
de la personne, la Convention Européenne de
sauvegarde des droits de l'homme justifie l'intervention des
Parlements jusque et y compris sur les plates-bandes de
l'histoire qui ne dispose, au nom de son monopole, d'aucune
immunité.
(1)
Du nom de Christian Vanneste député UMP du
Nord, auteur de l'amendement devenu l'art. 4 de la Loi,
selon lequel " les programmes de recherche Universitaire
accordent à l'histoire de la présence
française outremer, notamment en Afrique du Nord la
place qu'elle mérite. Les programmes scolaires
reconnaissent en particulier le rôle positif de la
présence française outre-mer, notamment en
Afrique du Nord et accordent à l'Histoire et aux
sacrifices des combattants de l'armée
française issue de ces territoires la place
éminente à laquelle ils ont droit ". |
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