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Du PCF à Sarkozy: L'itinéraire singulier du député-maire de Vénissieux
André Gérin dans le ghetto sécuritaire
Première partie - Catastrophisme et insécurité - Incompatibilité culturelle


Par Gilles Alfonsi*

Lundi 16 avril 2007


Suivant: Les "odeurs" d'André Gérin - Solutions répressives, méthodes radicales - L'élu, auxiliaire de police?



Les ghettos de la République, André Gérin, Les quatre chemins, 2006. La préface est d'Eric Raoult, député-maire du Raincy (93). Président de l'UMP de la Seine-Saint-Denis, ce sarkoziste est réputé pour ses positions dures..


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A quelques semaines d'échéances électorales importantes, le député-maire de Vénissieux André Gérin consacre un livre - préfacé par Eric Raoult, député-maire UMP du Raincy - à sa mutation culturelle personnelle, qui l'a "conduit à changer son rapport à la police et à faire de la sécurité une priorité" (1). Soutenant les propos de Jacques Chirac sur les "odeurs" des étrangers, il partage aussi le diagnostic de Nicolas Sarkozy sur les banlieues.

Depuis quelques années, André Gérin a stupéfié une bonne partie de ses collègues du groupe communiste à l'Assemblée nationale et de l'Association nationale des élus communistes et républicains, qui constataient une rhétorique populiste et des glissements sécuritaires, aux antipodes des valeurs communistes. Ainsi, en 2005, il avait souligné la nécessité de "nettoyer la France" des prédicateurs qui "combattent la République". En juin 2006, dans l'Humanité, il s'était distingué: "La question du rétablissement de l'ordre n'est pas une question qui vient d'en haut mais une exigence qui monte du peuple. (…). Avec ma part de vérité, j'aimerais provoquer un choc salutaire sur un sujet qui empoisonne la vie des Français. Ils sont en droit d'attendre du PCF des propositions qui sortent des sentiers battus pour la tranquillité publique" (2). Il se prononçait en particulier pour "réhabiliter la notion de devoir et de mérite". Avec Les ghettos de la République, un cap est franchi dans la connivence avec la droite populiste et xénophobe.

André Gérin assume aujourd'hui comme un choix politique tiré de son expérience d'élu de terrain sa proximité idéologique avec Nicolas Sarkozy: "Disons les choses nettement: je partage pour l'essentiel le diagnostic du ministre, diagnostic qui est également celui du président et du gouvernement. Les faits sont les faits et ils s'imposent à tous ceux qui veulent bien les voir. C'est ce qui m'avait fait dire que les propos de Ségolène Royal consacrés à la sécurité ne me choquaient pas" (p. 97). André Gérin souligne d'autre part le besoin d'un "front républicain" (p. 69) face aux évènements de 2005 (3).

Catastrophisme et insécurité

Nous sommes en "guerre civile", estime André Gérin: "Le problème des émeutes, à Vénissieux ou dans des communes semblables, est qu'elles se produisent tout le temps" (p. 59); "Selon moi, les émeutes ont lieu tous les jours", "Nous sommes désormais face à des bandes organisées qui se livrent à des luttes incessantes de territoires. Il n'y a rien de vraiment spontané ici" (p. 68); "lorsque je dis que sont perceptibles les germes d'une guerre civile, je n'exagère pas. Je ne noircis pas le tableau. Au contraire je suis en dessous de la vérité" (p. 68). Cependant, ailleurs, il écrit que Vénissieux n'est pas "le Bronx", ni "un coupe-gorge" (p. 64). Comprend qui peut.

A plusieurs reprises, André Gérin hypertrophie les situations et difficultés. Exemples. Evoquant les émeutes urbaines de 2005, il parle "d'images d'apocalypse" (p. 61). La réalité scolaire est ainsi décrite: "Chaque jour, les cours des collèges sont le lieu de rackets, d'humiliations, de punitions, de petits trafics dont souffrent la majorité des ados" et, quelques pages plus loin: "En caricaturant, un tiers des élèves part aujourd'hui dans le privé, un tiers a du mal à suivre et un tiers préfère s'amuser" (p. 77). On se demande dans quel tiers se situent les 70 % des élèves de terminale qui obtiennent le baccalauréat dans les lycées publics de Vénissieux. Sur sa lancée, l'élu poursuit: "Au milieu de tout cela se trouvent ceux qui n'ont rien à faire à l'école" puis, sans transition: "Il y a aussi de plus en plus d'élèves qui contestent les enseignements. C'est évidemment le cas pour l'Histoire mais sont aussi concernées la Philosophie, les Sciences naturelles et la Biologie. Cette contestation, surtout apparue après la première guerre du Golfe, peut aller loin, jusqu'à la négation de certains faits incontestés. On ne peut continuer à ignorer, comme le fait l'Education nationale, les premières conséquences de la poussée des intégristes musulmans sur le cerveau de nos gamins" (p. 77-78). C'est ainsi que de fil en aiguille, l'auteur passe d'une réflexion sur les difficultés scolaires à une diatribe contre les perturbateurs puis, sans moufter, brocarde en lui donnant une importance démesurée l'influence des "intégristes musulmans" au sein des établissements. Nous sommes en présence d'amalgames et de généralisations abusives.



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Au cours des années, le député a été convaincu que la délinquance appelle une "démarche pragmatique", qu'il oppose à une "sorte d'angélisme" qui excuserait les incivilités et la délinquance "au nom des difficultés qu'elles exprimaient". Sur ce point, André Gérin reprend les arguments classiques de la droite dure, selon lesquels la gauche aurait affirmé, face à "l'équation perverse jeunes = immigrés = délinquants" que "la délinquance n'est pas le fait des jeunes immigrés". Il dénonce là un "dogme de la gauche qui aujourd'hui encore empêche de voir la réalité en face et nie la responsabilité individuelle de quelques meneurs nuisibles" (p. 126). On passe ici du registre de l'indigence intellectuelle à la tromperie: il n'y a pas de dogme à gauche portant une telle affirmation, ce qu'André Gérin sait fort bien. Pour justifier sa dérive, il a besoin de tricher sur les messages que "la gauche" porte depuis des années. Pour cela, il souligne la responsabilité de la gauche qui n'aurait été que dans "une logique de défense des immigrés", après la guerre d'Algérie. Elle n'aurait pas compris l'importance de la responsabilité individuelle, ni reconnu le poids des différences culturelles - dont André Gérin a mis des années à prendre la mesure, écrit-il.

La méconnaissance et la confusion règnent aussi dans les passages du livre consacrés à "la" drogue, l'auteur n'ayant manifestement pas renouvelé sa connaissance du sujet. "Et puis il y a la drogue", qui "est devenu un phénomène de masse, complètement banalisé": André Gérin parle pèle mêle de tous les produits et de tous les usages, omet l'association courante de substances licites et de produits illicites, tait les avancées obtenues sous le gouvernement Jospin. Il "observe avec effroi qu'il n'y a plus aujourd'hui au niveau national de campagne organisée contre les drogues" (p. 104), alors que ces campagnes existent, reprenant le discours classique de diabolisation de l'usage de drogues et de répression des usagers. Il indique savoir "peu de chose des trafics et des consommations", "ce qui est compréhensible: c'est un univers de silence où tout le monde a intérêt à se taire mais où l'on devient très vite petit revendeur et petit dealer" (p. 105). On reconnaît là l'enchaînement habituel des lieux communs et propos caricaturaux sur la question.

Incompatibilité culturelle

André Gérin évoque les conditions d'arrivée en France des familles de travailleurs venus du Maghreb, dans le cadre du regroupement familial, et le premier choc pétrolier, en 1973. Dès les années 70, selon lui, "même si tout cela n'a pas été perçu à l'époque, les motifs d'exaspération ne manquaient pas: le bruit, les odeurs, les portes qui claquent, les gens dans les escaliers, les animaux dans la baignoire, les hommes entre eux des heures durant, le chômage les ayant souvent frappés les premiers" (p. 44-45). On a là une reformulation des représentations habituelles et fantasmes véhiculés par l'extrême droite pour stigmatiser les étrangers, dont Nicolas Sarkozy n'a pas hésité à réutiliser le registre dans l'émission "J'ai une question à vous poser", le 5 février dernier (on "n'égorge pas le mouton dans son appartement").

Une idée clef du livre est qu'il existe un conflit nié jusqu'ici entre la culture judéo-chrétienne et la culture musulmane: "Pour ma part, je prends peu à peu conscience de l'étendue du problème. Il s'agit de différences de modes de vie, de différences culturelles entre le monde judéo-chrétien et le monde islamique" (p. 114). Les mots ont un sens: l'auteur ne parle pas de "monde musulman"; "islamique" renvoie à l'islam politique radical. Ce glissement sémantique montre qu'il reprend à son compte la thèse sur le choc des civilisations, ce qui est clairement illustré par ses développements sur les conséquences de la guerre du Golfe dans les quartiers et sur l'après 11 septembre 2001, généralisation abusive à l'appui de ses affirmations. Le choix d'André Gérin ? Le Bien contre le Mal, les Chrétiens contre les Musulmans… On est très loin d'une approche authentiquement laïque. Enfin, on aimerait bien savoir si André Gérin considère que les Français petits-fils, arrières petits-fils ou arrières-arrières petits-fils d'immigrés font à son goût partie du "monde islamique".

Les difficultés dans les quartiers proviendraient de différences culturelles: "En aucun cas il ne s'agissait d'un problème de dégradation des appartements. C'était uniquement un problème de cohabitation, aspect que les politiques négligèrent totalement" (p.47). Evoquant le problème du logement et le fait que Vénissieux n'en a jamais eu la maîtrise sur son territoire, il écrit: "Il s'agit d'une véritable paupérisation morale et culturelle accentuée par des fractures multiples, sociale certes, mais aussi politique et ethnique" (p. 66). On lit bien: une "paupérisation morale et culturelle", "politique et ethnique": jargon qui n'est explicité d'aucune façon, mais d'où transpire un jugement de valeur d'une culture sur une autre; jargon qui se substitue à la prise en considération de l'enjeu central des inégalités socio-économiques et qui tait l'enjeu de la lutte contre les discriminations.

Le chapitre sur "L'Islam en question" est lui aussi marqué par l'idée de l'incompatibilité culturelle. Nouveau dérapage concernant "l'intrusion de l'Islam dans l'espace civil" (p. 117): "Il est inquiétant de voir de plus en plus de femmes dissimuler entièrement leur visage. Cela heurte la conscience sociale publique. Ou est-on pour que certaines citoyennes françaises en viennent à déambuler totalement dissimulées aux autres ? Et comme maire je me demande s'il est bien légal de se promener complètement dissimulé. Après tout, qu'est-ce que cela pourrait cacher?" (p. 118-119). On a là un terrible glissement entre un sentiment d'inquiétude que l'on peut partager quand on est confronté à ces femmes complètement voilées et une réaction xénophobe: au moment où il faudrait poser politiquement le problème de la domination masculine et de l'emprise de la religion - que le port du voile ne cache pas, mais au contraire montre -, André Gérin veut voir un problème de légalité (qui n'existe pas), fait étalage de ses fantasmes et suscite la peur(...)

Lire la deuxième partie:
Les "odeurs" d'André Gérin - Solutions répressives, méthodes radicales - L'élu, auxiliaire de police?

L'intégralité de l'article est déjà disponible dans l'espace abonnés. En voici le sommaire:

- Catastrophisme et insécurité - Incompatibilité culturelle
- Les "odeurs" d'André Gérin - Solutions répressives, méthodes radicales - L'élu, auxiliaire de police?
- Main gauche sur le cœur, main droite porte-flingue - Communisme et capitalisme répressif


Notes

* Gilles Alfonsi est membre du conseil national du PCF.

(1) Les ghettos de la République, André Gérin, Les quatre chemins, 2006. La préface est d'Eric Raoult, député-maire du Raincy (93). Président de l'UMP de la Seine-Saint-Denis, ce sarkoziste est réputé pour ses positions dures. C'est le maire d'Ile-de-France qui avait instauré par arrêté municipal un couvre-feu sur sa commune, en novembre 2005, alors même qu'elle ne connaissait aucun incident. Dans sa préface, il salue son "super collègue à l'Assemblée avec sa voix forte, ses paroles pures et dures et ses interventions solides".

(2) Le 1er décembre dernier, Patrick Braouezec, député communiste de Saint-Denis (93) dénonçait la "tonalité populiste, néo colonialiste, méprisante" d'André Gérin lorsqu'il parle des jeunes des quartiers populaires. Il estimait notamment: "Ce dont nous devons être porteurs, nous communistes, avec d'autres, ne doit rien avoir de commun avec ceux qui prônent l'exclusion, pointent du doigt l'étranger, les jeunes. (…) C'est d'un sursaut républicain contre la chasse aux pauvres, aux immigrés, aux jeunes, dont nous avons besoin, pas d'une tirade sécuritaire".

(3) L'auteur cite Louis Aragon: "Quand les blés sont sous la grêle / fou qui fait le délicat / fou qui songe à ses querelles / au cœur du commun combat", sans préciser que cet extrait vient de La rose et le Réséda, poème paru à l'été 1941. Il s'agit d'un hymne à l'union entre communistes et chrétiens contre l'Occupation. La situation d'aujourd'hui se rapproche-t-elle de cette période?

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