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Les oubliés de l'histoire
par Enrico Porsia et Michel Puech
30 ans après, retour aux sources de "Libération"

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Deuxième partie: Le rôle mystérieux de Benny Lévy

Lundi 20 octobre 2003



Paris, 4 janvier 1973 - Salle de réunion de la "Maison verte". Conférence de presse de lancement du projet du quotidien Libération. De gauche à droite: Philippe Gavi, Jean-Paul Sartre, Jean-Claude Vernier, Serge July et Jean-René Huleu.
Voir la photo et lire notre article du 13.10.2003
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"Benny Lévy faisait jaillir des lumières" écrit Jean-Claude Milner, philosophe, linguiste. Pour qui ne s'intéresse pas aux écritures talmudiques, Benny Lévy est un inconnu. Mais, à la charnière des années 60 et 70, il fut "le grand chef des maos de la Gauche prolétarienne" sous le nom de "Pierre Victor".
La semaine dernière, le 15 octobre 2003, Benny Lévy est décédé. Il vivait à Jérusalem et était âgé de 58 ans

"Un fanatisme qui aurait juste migré de Mao à Moïse. C'est le cliché le plus navrant qui circule sur ce si grand esprit", écrit dès le lendemain de sa mort Bernard Henri-Levy dans "Libération" avant de narrer sa rencontre avec "le roi secret" de la Gauche prolétarienne dans "Le Monde".

Dans son hommage, Serge July sous le titre "Un homme de paroles" revendique: "Benny Lévy fut décisif, courant 1972, dans la genèse de ce projet tout à fait fou, qui consistait à lancer un quotidien dans ces années-là, et qui allait s'appeler Libération" (lire l'article de Serge July paru dans Libération du 16.10.2003). Mais pour Philippe Gavi, cofondateur de Libération, journaliste au Nouvel Observateur, Pierre Victor est plutôt le "parrain secret" du journal. A cette époque, Philippe Gavi est un "pigiste démocrate" qui apporte sa caution de "non mao" au livre d'entretien entre Jean-Paul Sartre et Pierre Victor/Benny Lévy. "On a raison de se révolter" paraît chez Gallimard dans la collection "La France sauvage" de Michel Le Bris.

Jean-Claude Vernier, cofondateur avec Maurice Clavel de l'Agence de Presse Libération et co-gérant avec Jean-Paul Sartre de la première société éditrice de "Libération" éclate de rire à la lecture de la citation de Serge July: "Si la Gauche prolétarienne avait eu l'idée de Libération, moi j'étais ministre à cette époque!"

Quant à Jean-René Huleu, qui a eu l'idée avec Jean-Claude Vernier du quotidien, il nous livre sa part de vérité.

Une vérité dans laquelle, trente ans après, le rôle du chef politique qu'était Benny Lévy reste toujours mystérieux.


Jean-René Huleu
nous a accordé un long entretien. Nous vous proposons ici de voir son témoignage vidéo (6'26'').

Témoignage de Jean-Claude Vernier: "La 'Maison de verre' contre le 'France-Soir rouge'"
Témoignage de Philippe Gavi: "L'amnésie d'Antoine et de Serge".
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Jean-René Huleu, cofondateur du journal, répond à Serge July

"Benny Lévy fut décisif, courant 1972, dans la genèse de ce projet tout à fait fou, qui consistait à lancer un quotidien dans ces années-là, et qui allait s'appeler Libération..." c'est vrai, mais je ne peux m'empêcher de percevoir une certaine ironie de l'Histoire derrière cette phrase de reconnaissance de Serge July. A l'époque, Benny Lévy, avec son charisme de leader des Maos, avait carrément imposé la présence de July au groupe des initiateurs du journal, dont certains redoutaient les ambitions personnelles.

La première fois que j'ai rencontré le futur directeur de "Libération", au début de l'année 1972, il s'appelait Marc, portait une petite moustache et son organisation, la "Gauche prolétarienne" l'avait envoyé en mission disciplinaire à Bruay-en-Artois où un notaire était soupçonné du viol et du meurtre d'une fille de mineur.

Sur cet événement à forte connotation sociale, une équipe de journalistes dont je faisais partie, fit paraître un journal baptisé "Pirate" et rédigé avec la collaboration des habitants du coron où venait de se produire ce drame. Cette tentative de presse voulant donner "la parole au peuple", fut d'une certaine manière l'ancêtre de "Libération". A partir de cette expérience sur le terrain, plutôt réussie, nous fixâmes la première orientation du futur quotidien.

Quelques mois plus tard, alors que le projet commençait à s'élaborer, principalement au sein de l'Agence Libération, Benny Lévy fit revenir Serge July de Bruay pour le nommer responsable du journal vis-à-vis de son organisation, ce qui lui donnait d'emblée une place prépondérante au sein de l'équipe dirigeante.

Le projet de Libération n'aurait pas vu le jour sans l'aval des Maos, en quelques semaines toute la toile nationale de l'organisation allait se mettre au service du lancement du journal. Benny Lévy en avait rédigé le premier manifeste: "Il est temps que paraisse un quotidien démocratique...", tellement exigeant qu'il fit fuir les quelques journalistes professionnels susceptibles de former l'encadrement de la rédaction. Benny Lévy fixa également la date de la première parution du journal, en fonction d'une échéance électorale, alors que la formule était loin d'être au point. Il est vrai qu'elle ne le fut jamais totalement...

Quand la présence de July se fit prépondérante, celle de Benny Lévy s'estompa. Ce dernier s'était saisi du projet "Libération" pour pouvoir dissoudre son organisation avec le souci d'éviter toute dérive terroriste. Du jour au lendemain les groupes Maos devinrent les "Comités Libération". Cette reconversion fut sans doute salutaire mais je me souviens que le désengagement de Benny Lévy renforça à l'intérieur du journal la lutte acharnée pour le pouvoir et les haines entre les différentes tendances.

L'organisation dissoute, Serge July n'avait plus de comptes à rendre tout en conservant cette légitimité qui lui permit de prendre le contrôle du journal. Le reniement des idées "démocratiques" des débuts pouvait commencer et Libération n'est jamais devenu le grand journal populaire dont nous avions rêvé, se contentant d'être celui d'une élite auto-proclamée.

Voir "Une naissance sous l'oeil du chef des 'maos'", témoignage vidéo (6'26'') de Jean-René Huleu, réalisé par Enrico Porsia et Michel Puech.

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