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Paris, 4 janvier 1973 - Salle de
réunion de la "Maison verte".
Conférence de presse de lancement
du projet du quotidien
Libération. De gauche
à droite: Philippe Gavi, Jean-Paul
Sartre, Jean-Claude Vernier, Serge July et
Jean-René Huleu.
Voir
la photo et lire notre article du
13.10.2003
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"Benny
Lévy faisait jaillir des lumières"
écrit Jean-Claude Milner, philosophe,
linguiste. Pour qui ne s'intéresse pas aux
écritures talmudiques, Benny Lévy est
un inconnu. Mais, à la charnière des
années 60 et 70, il fut "le grand chef des
maos de la Gauche prolétarienne" sous le nom
de "Pierre Victor".
La semaine dernière, le 15 octobre 2003,
Benny Lévy est décédé.
Il vivait à Jérusalem et était
âgé de 58 ans
"Un
fanatisme qui aurait juste migré de Mao
à Moïse. C'est le cliché le plus
navrant qui circule sur ce si grand esprit",
écrit dès le lendemain de sa mort
Bernard Henri-Levy dans "Libération" avant
de narrer sa rencontre avec "le roi secret" de la
Gauche prolétarienne dans "Le
Monde".
Dans
son hommage, Serge July sous le titre "Un homme de
paroles" revendique: "Benny Lévy fut
décisif, courant 1972, dans la genèse
de ce projet tout à fait fou, qui consistait
à lancer un quotidien dans ces
années-là, et qui allait s'appeler
Libération" (lire
l'article de Serge July paru dans
Libération du
16.10.2003).
Mais pour Philippe Gavi, cofondateur de
Libération, journaliste au Nouvel
Observateur, Pierre Victor est plutôt le
"parrain secret" du journal. A cette époque,
Philippe Gavi est un "pigiste démocrate" qui
apporte sa caution de "non mao" au livre
d'entretien entre Jean-Paul Sartre et Pierre
Victor/Benny Lévy. "On a raison de se
révolter" paraît chez Gallimard dans
la collection "La France sauvage" de Michel Le
Bris.
Jean-Claude
Vernier, cofondateur avec Maurice Clavel de
l'Agence de Presse Libération et
co-gérant avec Jean-Paul Sartre de la
première société
éditrice de "Libération"
éclate de rire à la lecture de la
citation de Serge July: "Si la Gauche
prolétarienne avait eu l'idée de
Libération, moi j'étais ministre
à cette époque!"
Quant
à Jean-René Huleu, qui a eu
l'idée avec Jean-Claude Vernier du
quotidien, il nous livre sa part de
vérité.
Une
vérité dans laquelle, trente ans
après, le rôle du chef politique
qu'était Benny Lévy reste toujours
mystérieux.
Jean-René
Huleu, cofondateur du journal, répond
à Serge July
"Benny
Lévy fut décisif, courant 1972, dans
la genèse de ce projet tout à fait
fou, qui consistait à lancer un
quotidien dans ces années-là, et
qui allait s'appeler Libération..." c'est
vrai, mais je ne peux m'empêcher de percevoir
une certaine ironie de l'Histoire derrière
cette phrase de reconnaissance de Serge July. A
l'époque, Benny Lévy, avec son
charisme de leader des Maos, avait carrément
imposé la présence de July au groupe
des initiateurs du journal, dont certains
redoutaient les ambitions personnelles.
La
première fois que j'ai rencontré le
futur directeur de "Libération", au
début de l'année 1972, il s'appelait
Marc, portait une petite moustache et son
organisation, la "Gauche prolétarienne"
l'avait envoyé en mission disciplinaire
à Bruay-en-Artois où un notaire
était soupçonné du viol et du
meurtre d'une fille de mineur.
Sur
cet événement à forte
connotation sociale, une équipe de
journalistes dont je faisais partie, fit
paraître un journal baptisé
"Pirate" et rédigé avec la
collaboration des habitants du coron où
venait de se produire ce drame. Cette tentative de
presse voulant donner "la parole au peuple", fut
d'une certaine manière l'ancêtre de
"Libération". A partir de cette
expérience sur le terrain, plutôt
réussie, nous fixâmes la
première orientation du futur
quotidien.
Quelques
mois plus tard, alors que le projet
commençait à s'élaborer,
principalement au sein de l'Agence
Libération, Benny Lévy fit revenir
Serge July de Bruay pour le nommer responsable
du journal vis-à-vis de son organisation, ce
qui lui donnait d'emblée une place
prépondérante au sein de
l'équipe dirigeante.
Le
projet de Libération n'aurait pas vu le jour
sans l'aval des Maos, en quelques semaines toute la
toile nationale de l'organisation allait se mettre
au service du lancement du journal. Benny
Lévy en avait rédigé le
premier manifeste: "Il est temps que paraisse un
quotidien démocratique...", tellement
exigeant qu'il fit fuir les quelques journalistes
professionnels susceptibles de former l'encadrement
de la rédaction. Benny Lévy fixa
également la date de la première
parution du journal, en fonction d'une
échéance électorale, alors que
la formule était loin d'être au point.
Il est vrai qu'elle ne le fut jamais totalement...
Quand
la présence de July se fit
prépondérante, celle de Benny
Lévy s'estompa. Ce dernier
s'était saisi du projet "Libération"
pour pouvoir dissoudre son organisation avec le
souci d'éviter toute dérive
terroriste. Du jour au lendemain les groupes Maos
devinrent les "Comités Libération".
Cette reconversion fut sans doute salutaire mais je
me souviens que le désengagement de Benny
Lévy renforça à
l'intérieur du journal la lutte
acharnée pour le pouvoir et les haines entre
les différentes tendances.
L'organisation
dissoute, Serge July n'avait plus de comptes
à rendre tout en conservant cette
légitimité qui lui permit de prendre
le contrôle du journal. Le reniement des
idées "démocratiques" des
débuts pouvait commencer et
Libération n'est jamais devenu le grand
journal populaire dont nous avions
rêvé, se contentant d'être celui
d'une élite
auto-proclamée.
Voir
"Une naissance sous l'oeil du chef des 'maos'",
témoignage vidéo (6'26'') de
Jean-René Huleu, réalisé par
Enrico Porsia et Michel Puech.
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