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La France des années 1968
Les longues années 68


Par Antoine Artous, Didier Epsztajn et Patrick Silberstein

Lundi 18 février 2008



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La France des années 1968, collectif, dirigé par Antoine Artous, Didier Epsztajn et Patrick Silberstein. ©
Syllepse 2008.

En finira-t-on jamais avec Mai 68? La droite, toujours prompte à rappeler son souvenir, s'acharne contre ce passé toujours présent. Quarante ans après, elle en dénonce les traces dans la société française. L'aveu est de taille et, paradoxalement, indique bien l'ampleur et l'intensité de l'événement qui ne peut se circonscrire au seul mois de Mai 1968, ni à la France du général de Gaulle. Cet ouvrage en témoigne: la déferlante fut plus large, touchant plusieurs continents, et plus longue, se prolongeant jusque dans les années 1970.

Avec plus de 80 contributions, des introductions et une chronologie, La France des années 1968 raconte cette fracassante époque. Sans nostalgie, les auteurs de ce voyage racontent et analysent ce soulèvement planétaire.
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Avec l'aimable autorisation des Editions Syllepse nous publions ici en exclusivité des extraits de l'introduction du livre collectif, dirigé par Antoine Artous, Didier Epsztajn et Patrick Silberstein, "La France des années 1968", par Antoine Artus. L'intégralité de l'introduction est publiée dans le numéro 91 de notre journal Les enquêtes interdites (format PDF). Sur abonnement. ©2008, Editions Syllepse. A paraître le 19 février 2008.

Aujourd'hui, pour la France bien-pensante, Mai 68 est responsable de tout. Pour Nicolas Sarkozy, les héritiers de Mai 68 ont "imposé l'idée que tout se valait, qu'il n'y avait donc désormais aucune différence entre le Bien et le Mal, aucune différence entre le vrai et le faux, entre le beau et le laid. Ils avaient cherché à faire croire que l'élève valait le maître […], qu'il n'y avait plus de valeurs, plus de hiérarchie […]. Dans cette élection, il s'agit de savoir si l'héritage de Mai 68 doit être perpétué ou s'il doit être liquidé une bonne fois pour toutes". Chacun aura compris qu'il leur faut encore exorciser leur frayeur (d'un possible recommencement), justifier leur conception du monde et leur guerre contre les acquis sociaux et démocratiques.

Pour d'autres, la mémoire obscurcie par les renoncements et les repentances, il ne s'agirait que d'une fête étudiante, révélatrice des blocages esthétiques de la société de la fin des années 1960. Il est paradoxal que la droite semble parfois mieux comprendre les dimensions des années 68 que certains historiens et intellectuels. Notre anniversaire de Mai 68 n'est donc pas celui d'une commémoration, ou d'un rappel nostalgique, mais celui de l'actualité sociale et politique.

Délimiter une période historique, c'est déjà construire l'histoire elle-même et donc l'interpréter. À vrai dire la remarque n'a rien de très original et devrait aller de soi. Et pourtant, concernant la France des années 1968, elle est toujours d'actualité, preuve - s'il en fallait une - que cette période est toujours présente dans les non-ditsdu regard jeté sur les dates.

En fait, il ne s'agit pas seulement de délimiter la période des années 68, mais de dénaturaliser, en quelque sorte, un champ de vision qui s'est sédimenté depuis de longues années. De manière emblématique, il est délimité par l'ouvrage d'Hervé Hamon et de Patrick Rotman (1987), Génération, publié il y a déjà plus de vingt ans. Au-delà des matériaux historiques, toujours intéressants, qu'il apporte, son premier défaut, souvent souligné, est de rabattre une histoire politique sur des parcours individuels. Mais, après tout, c'est le choix des auteurs.

Autre défaut - et non des moindres, moins souligné - c'est le choix de la période délimitée pour traiter de l'histoire du "gauchisme" de l'après Mai qui concerne, nous le verrons, un espace bien plus large que la gauche révolutionnaire elle-même. Alors que les deux auteurs se focalisent essentiellement sur les courants maoïstes, en particulier sur la Gauche prolétarienne (GP) et La Cause du peuple - et en partie sur Vive la révolution ! (VLR) - avec en contrepoint un survol de la Ligue communiste (LC).

C'est ainsi qu'est "naturellement" délimitée une période historique qui culminerait - exemple souvent pris - avec la manifestation du 4 mars 1972, à l'occasion de l'enterrement de Pierre Overney, militant maoïste assassiné par un vigile de Renault-Billancourt. Cette manifestation est présentée comme la dernière grande manifestation du "gauchisme post-soixante-huitard" avant l'autodissolution, en 1973, de la GP (déjà dissoute par le gouvernement) et la dissolution de la LC après la manifestation violente du 21 juin contre le meeting d'Ordre nouveau (ON).

Par la suite, que se passe-t-il? Manifestement rien, sinon un processus de décomposition. L'affaire est entendue pour Danielle Tartakowsky qui écrit que "l'extrême gauche rentre en crise dès 1972" (Tartakowski, 2004). Comme par hasard, c'est l'année de la signature du programme commun de la gauche par le Parti communiste français (PCF) et le Parti socialiste (PS). Que, par exemple, aux élections municipales de 1977, des listes unitaires de la gauche révolutionnaire atteignent en moyenne 8,33 % des suffrages, avec des poussées de 12 à 17% dans certains quartiers populaires, n'interroge pas l'historienne.

Pourtant, cette "entrée en crise" décrétée est tout à la fois concomitante de la signature du programme commun et de la lutte emblématique de Lip, qui débute en avril 1973, et dans laquelle se cristallise manifestement un certain "esprit soixante-huitard". De son côté, dans un livre paru en 1998, Jean-Pierre Le Goff estime que "la lutte des travailleurs de Lip cadre mal […] avec les schémas et les comportements de l'extrême gauche" (Le Goff, 1998).

Pourquoi donc? Sans doute parce que les ouvriers spécialisés (OS) y sont loin d'être majoritaires, la moitié des salariés étant des ouvriers professionnels, à quoi il faut ajouter de nombreux techniciens et que la moitié des salariés sont syndiqués. Le discours a quelque chose de fascinant car, ce faisant, Jean-Pierre Le Goff oppose minutieusement les caractéristiques de Lip, non pas aux "schémas de l'extrême gauche", mais à ceux des "maos" de La Cause du peuple, qui valorisaient le rôle des OS et refusaient tout travail dans les syndicats, en traitant ces derniers, notamment la CGT, de "kollabos".

"Dénaturaliser" un champ de vision

Nous n'allons pas poursuivre l'énumération. Nous voulions simplement souligner comment des auteurs qui, par ailleurs, ne font pas la même analyse de Mai 68 et n'appartiennent pas à la même discipline, établissent des périodisations qui se recoupent, construisant ainsi d'une façon particulière "le mouvement de Mai 68", pour employer cette formule très générale.

La naturalisation à laquelle il est procédé concerne non seulement les luttes ouvrières mais également ce qu'on appelle parfois les "nouveaux mouvements sociaux", cette catégorie qui, pêle-mêle, mélange les mobilisations de la jeunesse scolarisée, les mouvements féministes, les mouvements de soldats, etc., et qui demanderait également à être discutée.

Les années 1970 à 1973 sont, certes, emblématiques de ces "nouveaux mouvements sociaux", mais se focaliser sur ces quelques années occulte la suite. Ainsi, si on s'attarde volontiers sur la formidable mobilisation des lycéens de 1973 contre la loi Debré (réforme des sursis), on oublie qu'encore en 1976 l'université connaît une très forte grève générale à l'appel d'une coordination nationale des comités de grève étudiants. On se polarise sur les premières années (1970-1973) du Mouvement de libération des femmes (MLF) et on oublie toute l'histoire ultérieure des mouvements féministes. En ce qui concerne le mouvement homosexuel, tout se passe comme si rien n'existait au-delà de la spectaculaire apparition du Front homosexuel d'action révolutionnaire (FHAR), en 1971, alors que celui-ci va être suivi par le développement, dès 1974, des Groupes de libération homosexuelle (GLH) et qu'à la fin de la décennie apparaît le Comité d'urgence anti-répression homosexuelle (CUARH) qui rassemble 10 000 personnes à Paris en avril 1981 pour "les droits et les libertés des homosexuel-les". Quant au mouvement des soldats, c'est au cours de la campagne présidentielle de 1974 que l'Appel des cent prend son essor pour connaître un formidable rebondissement au lendemain de la défaite de la gauche, en septembre 1974, avec la manifestation de 200 appelés à Draguignan. Quant à la lutte contre le programme électronucléaire, elle culmine avec l'importante manifestation de Creys-Malville en juillet 1977 pour se poursuivre jusqu'à Plogoff.

Cette "naturalisation" apparaît de façon spectaculaire dans l'histoire intellectuelle du "mouvement de Mai". Lisons et relisons comment on en parle car cela est, somme toute, exemplaire. Il y aurait l'immédiat après 68 durant lequel le "mouvement gauchiste" travaillait main dans la main avec les "intellectuels", c'est-à-dire la période où Jean-Paul Sartre, Michel Foucault, Gilles Deleuze et d'autres fonctionnaient comme compagnons de route de la GP.

Puis, à partir 1973, tout aurait basculé. Les "intellectuels" se seraient éparpillés et/ou auraient suivi des chemins plus raisonnables que celui de l'illusion "gauchiste", et les "gauchistes" auraient alors ouvert enfin les yeux sur l'impasse dans laquelle la référence au marxisme les auraient conduits. Certains "découvrent" le goulag avec Alexandre Soljétnitsyne, expulsé d'URSS au début de 1974, et André Gluksmann, encore dirigeant "mao" en 1973, explique que ce goulag était présent dans les textes de Marx(A suivre...)

"Dénaturaliser" un champ de vision
De mai-juin 68 à mai 1981
Les années 1968 en Europe
La seconde moitié des années 1970
"Interpréter" 1968
"Interpréter" les années 1968
Les années 1968 dans "le court 20e siècle"

L'intégralité de l'introduction est publiée dans le numéro 91 de notre journal Les enquêtes interdites (format PDF). Sur abonnement.

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