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Le roman, dernier espace de liberté?
Première partie


Par Jean-Jacques Reboux, éditeur, écrivain, directeur des éditions Après la Lune.

Mercredi 21 novembre 2007


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Nous publions cet article en deux parties. L'intégralité de l'article est déjà disponible dans le numéro 88 de notre journal Les Enquêtes interdites. Par abonnement.


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Mise à jour du 22 novembre 2007: Le 21 novembre 2007, les magistrats de la 17e chambre correctionnelle du Tribunal de grande instance de Paris ont tranché. L'assignation en diffamation déposée le 31 mai 2007 par l'Opus Dei contre Catherine Fradier et Jean-Jacques Reboux, auteure et éditeur de Camino 999, a été déclarée nulle.

L'Opus Dei a été déboutée de sa demande (30.000 euros de dommages et intérêts) et condamnée à verser à l'auteure et à l'éditeur du roman 2.000 euros de dommages et intérêts au titre de l'article 700 du Nouveau code de procédure civile.




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Quelques mois après la retentissante affaire des "caricatures de Mahomet" où l'on a vu les intégristes islamistes se casser les dents sur l'hebdomadaire Charlie-Hebdo, une autre affaire de diffamation défraie la chronique, beaucoup moins médiatique mais tout aussi symptomatique de l'esprit d'inquisition qui se répand. Une jeune maison d'édition, "Après la Lune", subit les foudres de l'Opus Dei, organisation octogénaire dont le fondateur, José Maria Escriva de Balaguer, prêtre catholique, fut canonisé en 1992 par Jean-Paul II.

De quoi s'agit-il? Au départ, un roman, Camino 999. Comme tous les romans, Camino 999 est une fiction. Qu'est-ce qu'une fiction? Un fait inventé, une création de l'imagination, en littérature, bref, le contraire de la réalité. Ce n'est pas nous qui le disons, mais le Robert. Dans l'affaire qui nous occupe, sur laquelle nous ne saurions nous appesantir car une action de justice est en cours, la Prélature de l'Opus Dei, soucieuse de défendre son honneur, invoque la notion de "fiction journalistique", inconnue jusqu'ici au bataillon des effets de manche. Ce barbarisme prêterait à rire si l'on se trouvait dans les pages d'un roman. Mais l'accusation en question s'ancre dans une réalité bien palpable. Celle des espèces sonnantes et trébuchantes. Et donc de la censure par l'argent. 30.000 euros de dommages-intérêts pour laver l'affront d'une diffamation sur laquelle la justice, suite à l'audience du 7 novembre, aura à se prononcer le 21 novembre 2007. Là, on ne rigole plus…

L'Opus Dei aurait pu demander l'euro symbolique; elle en réclame trente mille. Le message est clair: "Mesdames, messieurs les écrivains, tournez votre souris sept fois dans votre disque dur avant d'écrire, pesez non seulement vos mots, mais aussi vos sujets, nous vous avons à l'œil, et nous avons les moyens. Vous, non".

Pourquoi cette plainte? On pourrait gloser en affirmant qu'à l'origine de cette affaire se trouve une autre histoire de chiffres. 999 comme Camino 999, le titre du roman incriminé. 999 comme les 999 aphorismes philosophico-religieux de l'Œuvre fondatrice d'Escriva de Balaguer, Le Chemin (El Camino en espagnol). Le crime de l'auteure du livre, Catherine Fradier, pourrait trouver sa source dans cette irrévérence subliminale. Peu importe que ce livre soit une fiction, racontant une histoire inventée de A jusqu'à Z.

La censure a changé de nature. Elle n'apparaît plus sous la forme d'une créature étatique munie de longs ciseaux ou d'une mise à l'index religieuse, elle a pris d'autres formes, plus pernicieuses mais tout aussi efficaces. Celle de l'argent. Un autre Robert, Denis Robert, journaliste courageux auteur d'enquêtes sur la nébuleuse Clearstream, en sait quelque chose, qui collectionne le papier bleu et les visites d'huissier par dizaines, et qui, défendant le dessinateur Placid attaqué par le ministre de l'Intérieur (socialiste) Daniel Vaillant pour avoir diffamé les forces de l'ordre en affublant un policier d'un museau de cochon, écrivait ceci: "La vraie censure est en marche. Elle est perfide, efficace et économique. Elle défend l'honneur des multinationales, des vedettes du foot ou du show-biz et des premiers ministres. Elle s'attaque aux petits éditeurs, aux dessinateurs sans ressources". C'est exactement le cas d'Après la Lune, puissance économique si discrète qu'il lui a fallu lancer une souscription pour assumer les frais de sa défense.

Bien entendu, les colossaux enjeux financiers dénoncés par Denis Robert n'ont rien de commun avec l'honneur de l'Opus Dei, dont on se demande encore quelle mouche l'a piquée de nous intenter ce procès - alors que la parution du Da Vinci Code n'avait soulevé de sa part que protestations de bon aloi, et une opération de marketing ma foi fort joliment troussée.

Cela dit, contrairement à Denis Robert, victime d'un effrayant rouleau-compresseur, nous aurions tort de nous plaindre; les préoccupations de la Prélature ne sont, en effet, pas exemptes de louables intentions, comme en atteste son porte-parole: "Nous ne demandons en aucune manière que le livre soit interdit ou censuré, mais seulement que les passages diffamatoires soient jugés tels par l'autorité compétente. Les lecteurs de Catherine Fradier y gagneront, car ils pourront bénéficier à la fois d'une œuvre littéraire et d'une information authentique sanctionnée par l'autorité judiciaire". Peu importe que les passages prétendument diffamatoires ne soient même pas cités dans l'assignation… Là encore, la justice tranchera(...)

Nous publions cet article en deux parties. Lire la deuxième partie.
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