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Itinéraire Garaudy: De Staline à Saddam


Par Aurélie Cardin

Lundi 4 octobre 2004


Introduction au mémoire de maîtrise: "L'affaire Garaudy/Abbé Pierre dans la presse",
Université Paris X-Nanterre.

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L
ors des divers développements de l'affaire Garaudy-abbé Pierre, j'ai été personnellement confrontée au discours antisémite et négationniste tenu par des personnes appartenant à des organisations se réclamant d'une extrême-gauche radicale. J'ai cherché à comprendre comment cet argumentaire irrationnel pouvait être également relayé par des personnalités ayant autorité dans les domaines scientifique, politique, religieux ou philosophique.

Le négationnisme est une doctrine niant la réalité du génocide des juifs par les nazis. Les historiens ont adopté les dénominations de "négateurs" ou de "négationnistes" pour désigner "ceux qui prétendent ainsi se parer des vertus légitimes de la révision historique lorsqu'ils décrètent que les chambres à gaz d'Auschwitz et des autres camps d'extermination nazis n'étaient en fait que des lieux de désinfection des vêtements des déportés et lorsqu'ils dénoncent ce qu'ils appellent le prétendu génocide comme étant une escroquerie politico-financière, d'origine essentiellement sioniste, dont le principal bénéficiaire serait l'Etat d'Israël et dont le peuple palestinien et le peuple allemand seraient les victimes" écrit l'historienne Nadine Fresco. Il faut user d'une grande prudence avec les termes d' "histoire révisionniste", de "révision de l'histoire", en raison du fait que les négationnistes les ont pris en otage afin de masquer la réalité de leurs objectifs. L'importance du choix des mots, dans ce domaine, est absolument cruciale : c'est au moyen d'un langage codé que les nazis ont tenté de nier, en temps réel, le génocide en cours. Nous appellerons donc "négationnistes" et "négateurs" ces idéologues qui essaient de dissimuler leur entreprise en se présentant comme les "historiens critiques d'une école révisionniste" et "argumentaire", "discours" ou "propos négationniste" le contenu de leurs ouvrages.

Le négationnisme est apparu au lendemain de la défaite de l'Allemagne hitlérienne, et la spécificité du négationnisme français tient au fait que les auteurs des premiers textes sont écrits par des hommes issus d'horizons politiques diamétralement opposés.

Le premier, Maurice Bardèche, est né en 1909 et mort en 1999. Ce professeur de littérature entre en politique et devient le principal théoricien du néofascisme français après la condamnation à mort, pour collaboration, de son beau-frère Robert Brasillach . En 1948 et 1950, Maurice Bardèche publie deux pamphlets antisémites aux titres transparents (Nuremberg ou la Terre promise puis Nuremberg II ou les faux-monnayeurs) dans lesquels il blanchit les collaborateurs, dénie aux Alliés le droit de juger les nazis pour leurs crimes et accuse les juifs d'être responsables du déclenchement de la guerre. En 1952, il fonde Défense de l'Occident, une revue dans laquelle le discours négationniste se trouve régulièrement exprimé et qui, à partir de 1960, accueille les écrits de Paul Rassinier. Maurice Bardèche deviendra d'ailleurs son principal éditeur.

Le deuxième personnage qui a structuré le discours négationnisme, Paul Rassinier, est né en 1906 et est mort en 1967. Instituteur, il est tout d'abord communiste jusqu'à son exclusion en 1932, puis il adhère à la S.F.I.O en 1934. Pacifiste et "munichois" intégral, il finit par participer à la résistance. Arrêté, torturé, il est déporté en 1943 vers les camps de concentration de Buchenwald et de Dora. En 1948, il publie son premier livre Passage de la ligne dans lequel il récuse la résistance des communistes dans les camps, et les tient davantage responsables des violences et des assassinats que les S.S. Son deuxième ouvrage Le mensonge d'Ulysse paraît en 1950. Il est préfacé par Albert Paraz, collaborateur de l'hebdomadaire d'extrême-droite Rivarol. Cela lui vaut d'être exclu de la S.F.I.O. Peu à peu les juifs deviennent sa cible privilégiée. En 1950, il adhère à la Fédération anarchiste et collabore dans le même temps, derrière un pseudonyme, à Rivarol. De 1947 à sa mort, il devient comme l'écrit Nadine Fresco "un plumitif de la dénonciation. Dénonciation du comportement des détenus communistes dans les camps allemands bientôt suivie par celle monomaniaque, du complot juif international, responsable du déclenchement de la Seconde guerre mondiale et artisan de l'escroquerie du prétendu génocide". Selon la formule de l'historien Pierre Vidal-Naquet, "le pont entre l'extrême droite et l'ultra-gauche" est consacré depuis le début des années 60 lorsque Maurice Bardèche est devenu l'éditeur de Paul Rassinier.

Jusqu'au milieu des années 70, le négationnisme est surtout véhiculé par l'extrême droite, et reste confiné dans des cercles restreints qui ne bénéficient pas encore du relais que constituera, bientôt, la puissance du Front National. Le négationnisme fait une entrée en scène fracassante avec Robert Faurisson qui nie publiquement l'existence des chambres à gaz homicides. Ce professeur de littérature, issu de l'université lyonnaise, met à profit les déclarations dans L'Express de l'ancien commissaire aux questions juives, Louis Darquier de Pellepoix, selon lequel "à Auschwitz on a gazé que des poux" pour se faire connaître au moyen d'une tribune libre publiée par Le Monde, le 28 décembre 1978. Cette publication, une reprise presque à l'identique d'un article paru quelques temps plus tôt dans la revue fasciste Défense de l'Occident, est pour une part le résultat du véritable harcèlement auquel se livre Robert Faurisson auprès des journaux. Robert Faurisson est rapidement sollicité par des militants d'ultra-gauche regroupés autour de La Vieille Taupe qui voient dans ses arguments un prolongement de ceux de Paul Rassinier auxquels ils sont sensibilisés depuis plusieurs années. La confusion qui naît du soutien de cette frange de l'ultra-gauche à Robert Faurisson lui ouvre des espaces de légitimation. Dès 1980, il obtient ainsi le témoignage volontaire, devant la justice, de scientifiques dont le plus actif est le sociologue Serge Thion, qui viennent appuyer ses affirmations. Cette véritable alliance de La Vieille Taupe et de Robert Faurisson donne le signal à une ample tentative de légitimation du délire négationniste qui revêt plusieurs formes:

- légitimité médiatique obtenue grâce à la publication de textes de Faurisson par Le Monde.

- légitimité scientifique revendiquée par la mise en avant systématique de diplômes et de titres universitaires. Dès 1980, Nadine Fresco remarque à ce sujet que la "question des chambres à gaz" figure au programme de l'Université lyonnaise
"A ceux qui s'inquièteraient de l'obsession démystificatrice dont semble décidément faire preuve M. Faurisson, j'indiquerai que celle-ci figure pour ainsi dire sur sa carte de visite, puisqu'à la page 13 du livret publié en janvier 1978 par l'U.E.R. de Lettres et Civilisations classiques et modernes de l'Université de Lyon 2, on peut lire les mots suivants: "Robert Faurisson, maître de conférences. Littérature française du XXe siècle. Spécialité: critique de textes et documents, recherche du sens et du contre-sens, du vrai et du faux (...) Les travaux en cours annoncés par Faurisson en janvier 1978 sont les suivants: "un dictionnaire de Céline; les Bavures, chronique de l'Epuration dans des communes du Confolantais; article sur Céline et Lautréamont; recherches sur les thèmes "Le journal d'Anne Franck est-il authentique?"; recherches sur la genèse de la légende des chambres à gaz nazies et préface sur ce thème à la traduction française de l'Imposture du XXe siècle d' A.R. Butz".

- légitimation politique par le fait que le négationnisme est repris en compte par des personnes se présentant comme des révolutionnaires d'ultra-gauche et des antisionistes. La démonisation de l'Etat d'Israël s'opère au moyen d'un renversement des mots, la répression est comparée à des méthodes nazies, ceux qui nient un génocide n'hésitent pas à en inventer un autre, celui des Palestiniens.

Cette volonté de faire légitimer leur argumentaire, conduit les négateurs à réclamer sans cesse l'ouverture d'un débat contradictoire sur l'existence des chambres à gaz, comme si l'on pouvait opposer à des scientifiques qui constatent leur réalité, d'autres qui l'infirmeraient. Nous répondrons en faisant nôtre la formule de l'historien Jean-Pierre Vernant pour lequel "On ne se met pas à table avec les anthropophages".


C'est au moment du procès Barbie que la revue Annales d'Histoire Révisionniste, publiée par La Vieille Taupe et diffusée par la librairie néonazie Ogmios, paraît en 1987.
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La "stratégie" des négateurs se développe inlassablement, pendant quinze ans, autour de ces axes de légitimation. Tentatives d'habilitations scientifiques dont la principale est l'affaire de la thèse Roques à la faculté de Nantes en 1985, prises de positions récurrentes de personnes appartenant au monde universitaire (Serge Thion, chercheur au CNRS, soutient Faurisson dès 1979, suivi par son collègue Bernard Notin), organisation de coups médiatiques lors du procès Barbie au moyen de tracts, harcèlement épistolaire permanent de la presse et des médias, utilisation du courrier des lecteurs des grands quotidiens et du droit de réponse. C'est aussi au moment du procès Barbie que la revue Annales d'Histoire Révisionniste, publiée par La Vieille Taupe et diffusée par la librairie néonazie Ogmios, paraît en 1987. Cette revue qui détourne le titre des Annales, et prétend que le "révisionnisme" serait une école historique aura huit numéros, et ses promoteurs veulent se définir comme des historiens critiques, opposés à des historiens orthodoxes. Parmi les contributeurs de cette revue se trouvent: Robert Faurisson, Pierre Guillaume, Serge Thion, Henri Roques, Alain Guionnet, l'avocat Eric Delcroix et les principaux négationnistes étrangers: Mark Weber, Carlo Mattogno. La revue est interdite à la vente , à l'exposition et à la publicité, par décret paru au Journal officiel le 6 juillet 1990.

A ces diverses tentatives de légitimation, les négateurs vont ajouter la confusion en instrumentalisant la caution de personnes d'origine juive (Noam Chomsky, célèbre linguiste américain défend Robert Faurisson, en 1980, au nom de la liberté d'expression et son avis est publié en guise d'avant-propos au livre manifeste de Faurisson: Mémoire en défense. Contre ceux qui m'accusent de falsifier l'Histoire. La question des chambres à gaz, Jean-Gabriel Cohn-Bendit).

Lors de l'hiver 1995, La Vieille Taupe sert à ses seuls abonnés un ouvrage intitulé Les Mythes fondateurs de la politique israélienne signé par Roger Garaudy. Par son parcours et sa personnalité, Roger Garaudy s'inscrit pleinement dans la spécificité de dépassement des clivages du négationnisme français. Agrégé de philosophie, ancien déporté dans un camp vichyste d'Afrique du Nord, député communiste, ancien dirigeant du Parti communiste et hérault de l'orthodoxie stalinienne, il est exclu en 1970 du parti communiste. Ancien protestant puis catholique, il se convertit à l'Islam au début des années 80. En 1996, il rejoint publiquement le combat négationniste en publiant à La Vieille Taupe, à un moment où ses principaux acteurs, qui se prétendaient révolutionnaires, ont fait leur jonction avec l'extrême-droite antisémite. La dérive spectaculaire de Roger Garaudy, avait été précédée de plusieurs alertes. Son antisionisme radical l'avait conduit, dès 1982, à placer sur le même plan sionisme et nazisme. La première alerte est due au sociologue Pierre-André Taguieff, en novembre 1989, dans la revue Les Temps Modernes, la deuxième au printemps 1991 est signée par l'historienne Catherine Nicault dans Relations internationales.


La première édition des Mythes fondateurs de la politique israélienne (hiver 1995) est servie par la Vieille Taupe à ses seuls abonnés.

En avril 1996, le scandale médiatique est déclenché lorsque Roger Garaudy, accompagné de l'avocat Jacques Vergès, annonce le soutien de l'abbé Pierre à sa propre personne et à certains propos contenus dans son livre, lors d'une conférence de presse organisée à l'occasion de la sortie de la deuxième édition des Mythes fondateurs de la politique israélienne sous le label "Samiszdat".
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Les Mythes fondateurs de la politique israélienne se composent de trois chapitres principaux: "Les mythes théologiques", "les Mythes du XXe siècle" et "l'utilisation politique du mythe". Le vocable "mythe" doit être entendu au sens de "fable" "d'invention". Les négationnistes font grand usage du terme "mythe" dans leurs écrits. Déjà en 1986, La Vieille Taupe publiait l'ouvrage d'un négationniste allemand intitulé: "Le Mythe d'Auschwitz, étude critique". En fait, sous couvert d'une critique de la politique israélienne et du sionisme, Roger Garaudy se livre à la négation de la Shoah. Il signe un véritable collage antisémite qui reprend à son compte, en procédant par sous-entendus (usage de guillemets, apparence de scepticisme) les propos de Faurisson rendus publics en décembre 1980 sur Europe 1 et selon lesquels : "les prétendues chambres à gaz hitlériennes et le prétendu génocide des Juifs forment un seul et même même mensonge historique qui a permis une gigantesque escroquerie politico-financière, dont les principaux bénéficiaires sont l'Etat d'Israël et le sionisme international".

En janvier 1996, l'affaire Garaudy est révélée par le Canard enchaîné suivi par quelques quotidiens nationaux. C'est trois mois plus tard, en avril 1996, que le scandale médiatique est déclenché lorsque Roger Garaudy, accompagné de l'avocat Jacques Vergès, annonce le soutien de l'abbé Pierre à sa propre personne et à certains propos contenus dans son livre, lors d'une conférence de presse organisée à l'occasion de la sortie de la deuxième édition des Mythes fondateurs de la politique israélienne sous le label "Samiszdat". Ce soutien provoque une véritable tempête médiatique et politique qui prend le nom des ses deux principaux protagonistes: l'affaire Garaudy/abbé Pierre.

Nous avons souligné l'enjeu médiatique dans l'histoire du négationnisme. Notre étude est centrée sur l'étude qualitative de la presse quotidienne française dans l'affaire Garaudy/abbé Pierre. S'intéresser à la presse, c'est se confronter à des représentations car tout récit de presse est une construction formelle infléchie par un message. Le journal définit le début et la fin de l'événement. La logique de l'écriture de presse est double : elle est commerciale mais en même temps elle est soumise à une exigence de vérité. Des contraintes supplémentaires viennent s'ajouter à une exigence de vérité : contrainte de temps, par exemple, puisque les processus longs échappent à la presse quotidienne et aux journalistes. L'angle choisi dans ce mémoire est l'analyse des positions de cinq quotidiens français sur une période de deux ans (de l'annonce de la parution dans la presse du livre de Roger Garaudy édité à La Vieille Taupe en janvier 1996, jusqu'à la décision de la cour d'appel condamnant Roger Garaudy pour "contestation de crimes contre l'humanité", "provocation à la haine raciale" et "diffamation raciale" en décembre 1998).

La personnalité des principaux protagonistes, Roger Garaudy et l'abbé Pierre, nous a conduit à choisir des quotidiens proches de ces deux hommes:
- L'Humanité est le journal officiel du parti communiste français dont Roger Garaudy a été un dirigeant. C'est aussi le journal dans lequel il avait recommencé à s'exprimer largement dans les années 90.
- La Croix est un journal catholique qui a toujours été attentif aux combats menés par l'abbé Pierre.

Deux autres journaux non partisans ont été étudiés:

Le Figaro, le plus ancien des journaux parisiens traditionnellement classé à droite, et Libération un quotidien issu de l'extrème-gauche.

Le cinquième titre retenu est Le Monde, considéré comme un journal de référence et où le débat sur la négation du fait concentrationnaire est présent depuis sa création en 1944.

Comment ces cinq quotidiens ont-ils réagit à l'affaire Garaudy/abbé Pierre? Quelles ont été leurs positions? Comment ont-ils rendu compte de l'affaire? Ont-ils fait preuve d'une connaissance précise de l'histoire du négationnisme? Comment a été présentée l'affaire Garaudy, l'affaire Garaudy/abbé Pierre? Que pouvait-on savoir? Quelles informations les quotidiens ont-ils relayées? Comment s'inscrit l'affaire Garaudy/abbé Pierre dans l'histoire du négationnisme français?

L'intégralité du mémoire (180 pages) est téléchageable en format ZIP/RTF dans l'espace abonnés



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