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Japon: l'offensive des négateurs de l'Histoire

Tout le dossier "Négationnistes, les Eichmann de papier"


Par Arnaud Nanta, doctorant à Paris VII

Tokyo, mardi 29 mai 2001


Première partie

1 - 2 - 3 - 4 - 5 - 6



Couverture de L'Histoire des Japonais de Saji Yoshihiko dans lequel on peut lire, par exemple: "Libérons-nous de l'Histoire masochiste qui lèche les bottes de la Corée et de la Chine et qui s'appuie sur l'Histoire européenne".
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I - Bref historique du négationnisme dans les manuels scolaires après 1945

Le Procès Ienaga

L'immédiat après-guerre débute par l'occupation américaine (1945-1952), qui permit une refonte en profondeur des institutions japonaises. Les premières réformes gouvernementales s'attaquent immédiatement au système éducatif avec la publication dès 1946 de nouveaux manuels scolaires. Il est important de mentionner ces manuels - pour le primaire, le collège et le lycée -, car ceux-ci comportent en 1946 des mentions précises (1) aux dommages infligés par l'armée japonaise en Asie, et avant tout au Massacre de Nankin (1937, 300.000 morts civils). Ce sont ces premiers manuels et le discours qu'ils représentent, qui vont devenir la cible des négationnistes après-guerre. L'ensemble de ces mentions sont présentes au moins jusqu'en 1950 (2), mais une première attaque est menée contre ces manuels jugés "orientés"(henkô (3)) en 1955, année où se produit un virage décisif avec la publication d'une nouvelle Brochure des Directives de l'Enseignement (Gakushû shidô yôryô), brochure qui sert à fixer les règles de base à suivre pour l'homologation. Le système d'homologation est rendu plus strict par le gouvernement et le Ministère de l'Education Nationale et plus de 80% des manuels proposés sont refusés. Cette directive ministérielle visant à réviser le discours (notamment par un jeu terminologique) donne le ton des manuels durant presque 20 ans. Toutes les mentions à l'invasion en Asie, aux crimes de guerre, à l'esclavage sexuel, aux massacres de civils et même aux dommages dus à la bombe atomique, disparaissent.

Au milieu de la décennie 1960, Ienaga Saburô, professeur à l'Université Normale de Tôkyô (tôkyô kyôiku daigaku (4)) dirige la rédaction d'un manuel d'histoire qui, ouvertement, ne respecte pas les directives du Ministère. Ce manuel fut refusé à l'homologation, et Ienaga intenta alors un procès à l'Etat. En 1970, lors du jugement en second appel, la décision du tribunal Sugimoto jugea l'interdiction du manuel Ienaga Saburô comme illégale et anticonstitutionnelle (juillet). Le Ministère de l'Education Nationale adoucie alors sa position et de véritables efforts afin de faire réapparaître les mentions concernées dans les manuels sont rapidement sensibles. Les premières mentions à Nankin sont visibles au lycée dès 1974 (un manuel), puis au collège en 1975 (idem).

Les Accords de 1982

Au début de la décennie 1980 débute une seconde attaque révisionniste contre l'enseignement de l'Histoire. Cette attaque vise aussi bien la terminologie que les faits: le Massacre de Nankin, l'esclavage sexuel (les "femmes de réconfort"), l'unité 731 (qui fit des tests biologiques sur des cobayes humains); la vérité historique de la guerre se trouvant subitemment justifiée et expliquée comme "des actions résultant du désordre de la guerre". Une puissante réaction de la société internationale a lieu en 1982, centrée autour des gouvernements chinois (le 26 juillet) et coréen (le 3 août), ces deux derniers rentrant en discussion avec le gouvernement japonais d'août à septembre 1982. Le gouvernement Suzuki Zenkô présente ses excuses et s'engage à la fin de l'été (le 26 août), dans L'Opinion du Gouvernement (5) "à tendre suffisamment l'oreille à ces critiques afin d'améliorer les relations et l'amitié avec ses proches voisins d'Asie, les corrections [nécessaires] seront effectuées sous la responsabilité du gouvernement". Le gouvernement japonais procède à cette fin à l'ajout de la Clause des Pays Limitrophes (kinrin shokoku jôkô) au texte des Directives d'Homologation. Dans un même temps, Ienaga remporte contre le gouvernement son procès en 3e appel en 1984, et consécutivement les mentions relatives à la Seconde Guerre mondiale apparaissent clairement dans les manuels dès 1985 (6). La décennie 1980 et la première moitié de la décennie 1990 sont donc le moment de véritables efforts, marqués de résultats concrêts.


Couverture de la Synthèse Générale sur la guerre de la Grande Asie Orientale réalisée à l'initiative de la "Commission pour le ré-examen de l'Histoire" du Parti Libéral Démocrate, en 1995.

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II - La mise en place du "Comité pour la Rédaction de Nouveaux Manuels d'Histoire"

A) Le tournant 1993-1997

La troisième attaque contre "l'éducation tendancieuse"(henkô kyôiku) s'annonce dès l'année 1993, pour démarrer concrêtement en 1996. L'étape préparatoire à cette nouvelle attaque a d'abord consisté en la mise en place d'une "Commission pour le Réexamen de l'Histoire" (rekishi kentô iinkai) au sein du P.L.D. entre août 1993 et février 1995 (7). On trouve parmis les membre de cette commission l'ancien Premier Ministre Hashimoto Ryûtarô, le précédent Premier Ministre Mori Yoshirô, le président du Comité d'Enquête Constitutionnel de la Diète Nakayama Tarô, le président du Comité d'Enquête Constitutionnel du Sénat Murakami Masakuni, soit nombre d'actuels cadres du parti (8).

La "Commission pour le Réexamen de l'Histoire" du P.L.D. a été fondée avec pour objectif de réaliser une "synthèse générale" concernant "la Guerre de la Grande Asie Orientale". La Commission publie son rapport en août 1995 sous le titre: Synthèse générale sur la Guerre de la Grande Asie Orientale (9), texte qui récapitule de fait l'orientation historique du P.L.D. et qui expose les directives pratiques à suivre afin de contrer les "manuels scolaires tendancieux". On peut résumer le contenu de cet ouvrage autour des quatres points suivants.


Le dessinateur de "manga" Kobayashi rend hommage à la création du "Comité" de révision des manuels scolaires. Le titre de ce manga publié en 1998 se passe de commentaires: "Le masochisme que veulent nous enseigner les manuels".
(agrandir le document)
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-1- La Guerre de la Grande Asie Orientale (i.e. la Guerre du Pacifique en Asie) n'a pas été une guerre d'invasion (shinryaku sensô) mais une guerre d'auto-défense (jizon jiei sensô) et fut une guerre de libération pour l'Asie (10). -2- Les dommages invoqués tels le Massacre de Nankin ou les "femmes de réconfort" sont pures inventions (tsukuribanashi), des "fictions" (kyokô) (11). Le Japon n'a commis aucun crime de guerre. -3- Les manuels scolaires récents mentionnent une invasion en Asie et des dommages qui n'ont pas eu lieux, il est donc nécessaire de se battre pour mettre en place de nouveaux manuels (12). -4- Il faut mettre en place un "mouvement national" (kokumin undô) centré sur des intellectuels, afin de faire passer dans l'ensemble de la nation cette perception de l'Histoire (13).

La seconde fonction de cette Commission du P.L.D. va être d'assurer la succession de la perception historique révisionniste au sein du parti. A cet effet est créée la "Réunion des Jeunes Elus pour Réfléchir sur l'Avenir du Japon et l'Education de l'Histoire"(nihon no zento to rekishikyôiku wo kangaeru wakate giin no kai) (14).

La première réalisation concrête successive au rapport de la Commission pour le Réexamen de l'Histoire est la création en janvier 1995 du "Centre d'Etudes pour une Vision Libérale de l'Histoire" (jiyûshugi shikan kenkyûkai), centré autour de Fujioka Nobukatsu. Ce "Centre d'Etudes" commence dès l'été 1996 à s'attaquer violemment (15) aux mentions concernant le Massacre de Nankin ou les "femmes de réconforts de l'armée" dans les manuels scolaires, ces derniers étant critiqués comme "anti-japonais", "masochistes" ou "ténébreux" (han'nichiteki, jigyakuteki, ankokuteki). La préoccupation majeure de ce groupe est la suppression des mentions concernées dans tous les manuels d'histoire. Les principaux personnages du "Centre", Nishio Kanji (professeur à l'Université Denki Tsûshin), Fujioka Nobukatsu (professeur à l'Université de Tôkyô), Takahashi Shirô (professeur à l'Université Meisei), Sakamoto Takao (professeur à l'Université Gakushûin) et Kobayashi Yoshinori (dessinateur de bandes dessinées) (16), annoncent publiquement leur projet de rédiger leur manuel d'histoire pour le cours secondaire (décembre 1996) et créent à cette intention en janvier 1997 le "Comité pour la Rédaction de Nouveaux Manuels d'Histoire" (atarashii rekishi kyôkasho wo tsukuru kai) (17).

A suivre...

Toute l'enquête Japon: l'offensive des négateurs de l'Histoire sera publiée en six parties. La deuxième partie: Les mangas au service du mensonge historique.

Deuxième partie


Notes:

-1- Dans les limites de la connaissance historique d'alors.
-2- C'est-à-dire: le Massacre de Nankin, l'Incident de Mandchourie, le terme Nihon no shinshutsu (avancée) au lieu de shinryaku (invasion). Une modification importante apparait à partir de la période 1947-1951 sur ce point.
-3- Campagne menée par le Parti Libéral d'alors ; issu de la refonte du Seiyûkai d'avant-guerre.
-4- Devenue l'Université Tsukuba après le vote de la Loi sur les Universités en 1970, qui mit fin aux système des écoles normales d'Etat au Japon. Avant 1970, les deux centres de formation des maîtres étaient à Hiroshima et à Tôkyô.
-5- Déclaration du Secrétaire d'Etat Miyazawa Kiichi, in Seifu kaiken.
-6- Le Massacre de Nankin apparait dans tous les manuels pour le collège dès 1984, dans tous les manuels pour le lycée en 1985. Certains manuels comprennent même une mention à l'Unité 731. Une mention aux "femmes de réconfort" apparaît au lycée en 1994, puis au collège en 1997 (ordre inversé, attention).
-7- Le Parti Libéral-Démocrate est fondé en tant que front uni des courants conservateurs en 1955, tandis que le P.S.J. recomposé est en passe de devenir la première force politique du pays. Le P.L.D est resté au pouvoir sans interruption jusqu'en 1993 (coalition anti-P.L.D.), pour y revenir dès juin 1994.
-8- Cette commission était composée de 105 membres : 76 députés et 29 sénateurs.
-9- Daitôa sensô no sôkatsu, Tentensha, 15 août 1995, 448 pp. On trouve parmis les 19 rédacteurs de cet ouvrage les noms de Nishio Kanji, Takahashi Shirô, Nishibe Susumu, Etô Jun, Matsumoto Ken'ichi. (Voir en infra).
-10- Voir notamment: Chapitres I-1, I-4, II-3, II-4.
-11- Chapitres I-4, II-3, III-1, III-3.
-12- Chapitres I-4, II-2, III-5, IV-1, IV-5.
-13- Chapitre VI-6, postface.
-14- C'est-à-dire la génération d'avant-guerre, qui pratiqua falsification de l'histoire et déclarations incendiaires dans et à l'extérieur de l'Hémicycle dans les années 1980 et au début de la décennie 1990; Okuno Seiryô, Fujio Masayuki, Itagaki Masashi. Cette "Réunion" est composé en son coeur de 15 membres issus de la Commisson pour le Réexamen de l'Histoire du P.L.D., dont son porte-parole Nakagawa Shô'ichi.
-15- Notamment dans sa revue-organe La Réforme de l'enseignement de l'Histoire contemporaine (Gendaishi no jugyôkaikaku, arrêtée février 2001), et surtout dans la série d'articles L'Histoire qui n'est pas enseignée dans les manuels, in Sankei Shimbun, 1996-97.
-16- C'est l'administrateur Sakamoto T. qui a fait, à partir de l'argot militaire "toilettes communes" (kyôdô benjo) la remarque "l'histoire des toilettes [n'a pas besoin d'] être enseignée dans les manuels scolaires"; Sakamoto Takao, Comment faut-il écrire les manuels d'histoire (Rekishi kyôkasho ha ikani kakareru beki ka), in Les Nouveaux Manuels d'Histoire sont en Marche (atarashii rekishi kyôkasho ga hajimaru), dir. Tsukurukai, Gentôsha, juillet 1997.
-17- Revenu du Comité pour 1999 env. 460.000.000 yens; 10.445 membres au 31 mars 2001 (augmentation de 26% par rapport à mars 2000).

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