4) Les chambres à gaz Lors de ma première lecture du texte de Robert Faurisson, l'argument qui m'avait le plus ébranlé est celui concernant les chambres à gaz. Robert Faurisson écrit qu' "Il ne faudrait pas attribuer à l'imagination de l'auteur ou à la richesse de sa personnalité des choses qui sont, en réalité, inconcevables". Il souligne à l'appui de son avis que "Le 9 octobre 1942, Anne parle déjà de 'chambre à gaz' (texte hollandais: 'vergassing')!" On sait que les informations sur cet instrument du meurtre de masse n'interviendront que près de deux années plus tard, et qu'il est rigoureusement impossible qu'Anne Frank ait pu percer un secret aussi protégé que celui-là. La radio anglaise sera extrêmement prudente et ne divulguera l'existence des chambres à gaz qu'après de nombreuses vérifications. En lisant cette citation mise sous la plume d'Anne Frank, je me suis dit que si Faurisson avait raison sur ce point, il emportait tout. Je me suis reporté à l'édition courante en français, une traduction de 1950 publiée par Calmann-Lévy, et, effectivement, les mots "chambre à gaz" figuraient au cur du texte du 9 octobre 1942. Ce qu'avançait Faurisson avait donc une réalité. Dans ce cas, la première question que l'on se pose, que l'on soit scientifique ou non, est de savoir si les termes figurent dans l'édition originale ainsi que sur les manuscrits. Je me suis donc procuré cette version originale en néerlandais adossée de manière rigoureuse sur les manuscrits et expertisée par l'Institut national néerlandais pour la documentation de guerre. Le texte des Journaux 1 et 2 écrits par Anne Frank est identique: "De Engelse radio spreekt van vergassing". C'est-à-dire littéralement: "La radio anglaise parle de vergassing". La traduction publiée en France en 1950 est donc fautive. L'existence des chambres à gaz étant avérée à l'époque de l'établissement du texte en français, le traducteur a sollicité la lettre du Journal en pensant en fortifier l'esprit. Robert Faurisson ne l'ignore pas, mais il fait comme si Anne Frank avait supervisé l'édition française de son Journal cinq ans après sa mort dans les camps nazis. Il écrit en effet qu'Anne Frank (et non la radio anglaise) "parle déjà de 'chambre à gaz'"! Il prend soin d'ajouter le terme "vergassing" entre parenthèses pour faire avaler à ses lecteurs dont la connaissance de la langue néerlandaise est, on peut le penser, réduite, le fait qu'Anne Frank aurait écrit le terme néerlandais correspondant à "chambre à gaz". Selon Robert Faurisson qui maîtrise parfaitement l'allemand et le néerlandais comme le prouve son travail millimétrique sur les moindres différences entre la traduction allemande du Journal et l'original, le mot "vergassing" doit donc être traduit par "chambre à gaz". Je me suis donc procuré auprès de l'Université de Gand la définition donnée par le Van Dalle, dictionnaire de référence pour la langue néerlandaise, au verbe "vergassen" dont "vergassing" est une déclinaison. Voici cette définition: "Vergassen: 2) met gas doden of uitmoorden" Anne Frank n'a donc jamais écrit les mots "chambre à gaz", il s'agit là d'une faute de traduction de la version française dont Robert Faurisson se sert de façon délibérée pour forger une falsification historique. Faurisson sait pertinemment qu'en néerlandais, "chambre à gaz" se dit "gaskamer", formé des mots "gas" pour "gaz" et "kamer" pour "chambre". Et pour accentuer son avantage supposé, basé sur la fausseté, Robert Faurisson prétend qu'une étude des émissions de la radio anglaise et de la radio hollandaise, de juin 1942 à août 1944, arriverait à prouver une supercherie de la part de l'auteur réel du Journal, sous-entendu Otto Frank. En
août 1978, cette enveloppe mystérieuse
a été produite (et non son contenu)
devant le tribunal de Hambourg qui jugeait Ernst
Römer, un négateur
allemand. Trente
ans plus tard, Robet Faurisson s'est fait plus que
discret sur cet épisode et plus personne n'a
jamais entendu parler du témoin secret, au
point que ce fac-similé a disparu des
éditions postérieures du texte de
Faurisson, particulièrement la traduction
néerlandaise. Ce
que Robert Faurisson ne pouvait deviner, c'est que
cette enveloppe l'accuse aujourd'hui. Il y a
effectivement porté, de sa main, en 1978, la
mention "Rapport du Professeur Faurisson sur le
Journal d'Anne Frank". Or,
en 1978, quand il produisait cette pièce
devant la justice allemande, Robert Faurisson
n'était pas professeur d'université,
ce grade lui ayant été plusieurs fois
refusé. Il usurpait alors, pour influer sur
les juges, une fonction scientifique. Robert
Faurisson ne sera nommé professeur que deux
ans plus tard, au plus fort de l'offensive
négationniste. Il faut souligner que ce véritable travail de faussaire intitulé "Le Journal d'Anne Frank est-il authentique?" était en 1978-1979 au programme de l'Université Lyon II, inscrit au séminaire de "Critique de textes et documents" dispensé par Robert Faurisson aux étudiants de 4e année déjà pourvus d'une licence. Non
content d'être un faussaire, Robert Faurisson, alors
chargé de cours, enseignait le négationnisme
au nom de l'éducation nationale. En 1980, alors
qu'il était assigné en justice pour sa
propagande antisémite, le ministère lui
conférera le titre de professeur des
Universités, un titre qu'il usurpait depuis plusieurs
années déjà dans les publications
négationnistes auxquelles il participait.
Ce qui est clair, net et précis, c'est que Pierre Vidal-Naquet n'a pas effectué, à l'époque, d'analyse approfondie des élucubrations de Faurisson. Il prend tout de même la précaution de modérer son propos par un "peut-être", de dire que Faurisson a raison "en gros", formulation peu scientifique s'il en est, mais surtout il adosse son avis sur une expertise judiciaire qui ferait apparaître des parties du Journal écrites au moyen de stylos à bille en noir, en bleu, en vert, un argument, il faut le souligner, que Robert Faurisson n'utilise pas dans son long article. Qu'en est-il? En 1985, le Laboratoire Judiciaire néerlandais procédait à une expertise minutieuse de l'ensemble des écrits d'Anne Frank, et trouvait effectivement quelques mots écrits au stylo-bille noir et bleu. Rien en vert. Il s'agissait de deux languettes de papier jointes aux feuilles volantes remplies de l'écriture d'Anne Frank. Les quelques phrases portées sur ces languettes n'ont aucune incidence sur le contenu du Journal, et leur écriture est radicalement différente de celle d'Anne Frank. Ces ajouts au stylo à bille portent le texte suivant: "La page 70 est la conclusion de la lettre datée du 28 septembre 1942 (commençant en XVIII à la page 64)". Cela, on le constate, n'a aucune incidence sur le contenu du Journal. Il s'agit, à l'évidence, de notes de travail écrites par l'une des personnes qui a travaillé à l'établissement de la première publication du Journal d'Anne Frank. Nous publions cet article de Didier Daeninckx en quatre parties. L'intégralité de l'article est déjà disponible dans l'espace abonnés et en téléchargement gratuit au format PDF. En voici le sommaire: -
Les bruits dans
l'Annexe Abonnez-vous
au site Amnistia.net (accès direct à
tous les articles) et recevez, chaque mois, notre
journal Les Enquêtes interdites
(format PDF).
|
||||||||||||||||||||||||