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Je
n'écris pas pour passer le temps.
Meurtres pour mémoire, paru à
la Série Noire en 1983, se présente
comme une évocation du parcours de Maurice
Papon, en une période où cet
ancien ministre disposait encore d'un
véritable pouvoir. Le roman place en
perspective deux brisures fondamentales de
l'histoire contemporaine: la déportation
raciale, les massacres de l'ère coloniale.
Deux failles que je ne cesse d'explorer. Jusqu'en
Calédonie où je viens de rencontrer,
grâce à mon livre Cannibale,
les descendants de ces Kanak exposés dans
les zoos humains, en 1931.
Les
hasards de la vie nourrissent mes interrogations.
Comment pouvais-je me douter que la lecture du
journal acheté à un manifestant, un
jour de novembre 1989, allait bouleverser mon
existence. C'était le numéro 26 de
L'Idiot International, de Jean
Edern-Hallier. A côté du titre
"Krasucki Président" figurait un article
d'une rare violence antisémite: "La
lâcheté juive à
l'Elysée". Au sommaire, des intellectuels du
PC, des signatures d'extrême droite, des
Céline de sous-préfecture à la
Marc-Edouard Nabe, un écrivain soudard comme
Limonov. Une obscène alliance des
contraires. Récemment, dans une biographie
d'Hallier, on révèle qu'il jouissait
de placer côte à côte à
sa table, le secrétaire
général de la CGT, ancien
déporté, et Alain Sanders, dirigeant
Front National et plume de Présent!
Un dîner des dupes. Plus tard, le gourou de
la Nouvelle-Droite, Alain de Benoist sera
l'invité du PC, à la
Mutualité. Dans l'ombre, Garaudy alimentait
la revue néo-nazie Nationalisme et
République, et les colloques du GRECE.
Cette confusion accompagnait la chute d'un
système à l'Est et l'affirmation
meurtrière du national-communisme en
ex-Yougoslavie. C'est cela qui m'a rendu attentif
aux rapprochements contre-nature. D'autant, qu'en
France le négationnisme, cette nouvelle
forme de l'antisémitisme, a
été généré,
dès 1946, à l'extrême droite,
par Bardèche, à l'ultra-gauche par
Rassinier. J'ai tenté de donner une forme
littéraire à cette réflexion
sur la dérive de certains intellectuels dans
un épisode du Poulpe, Nazis dans le
métro.
Au
même moment, La Guerre Sociale, un groupe
d'ultra-gauche ayant rejoint le combat
négationniste de Robert Faurisson dès
1980, refaisait parler d'elle à Lyon.
L'un de ses anciens militants avait obtenu, dans
des conditions curieuses, un poste
d'ingénieur au CNRS: dans un ouvrage
préfacé par Charles Millon et
publié trois mois avant le concours
d'embauche, il se vantait déjà de son
titre! Je me déplaçai alors à
Lyon et découvrais la réalité
de l'activité des effaceurs de
mémoire. Cela ressemble à un
inventaire à la Prévert: un prof de
fac, Bernard Lugan, déguisé en
colonial demandant, fouet à la main,
à ses élèves d'entonner des
chansons racistes, un druide hitlérien,
Goulven Pennaod, bombardé chargé de
cours sur la base d'un dossier truqué, un
islamiste tunisien Abdelhamid Bdioui obtenant un
doctorat d'Etat pour une thèse en faveur des
Protocoles des Sages de Sion. Et Faurisson qui
faisait travailler ses élèves sur
"Le Journal d'Anne Frank est-il un faux?",
l'affaire du doctorat Roques avec un jury farci de
profs lyonnais, le cas Notin, la bataille pour
faire débaptiser l'université Carrel,
l'université Lumière oublieuse du
passé doriotiste des deux frères. Et,
par-dessus tout, une maîtrise
néo-nazie à la gloire de Paul
Rassinier accordée à l'actuel bras
droit de Faurisson, Jean Plantin par un jury
présidé par le professeur
Régis Ladous. Le même Plantin se
voyait ensuite remettre un DEA sur un sujet
négationniste "Les épidémies
de typhus exanthématique dans les camps
nazis". Une attribution frauduleuse puisqu'un
membre du jury signait le procès verbal sans
être présent à la soutenance.
(Plantin se vante même que cette soutenance
n'a jamais eu lieu). A l'intention des
incrédules, tout ceci est relaté,
documents à l'appui, sur le site
amnistia.net.
Cette
densité n'est pas de l'ordre de la
malédiction. Elle s'explique par le fait
qu'en 1973, l'Etat scinda l'université
lyonnaise. Il en offrit une partie à
l'extrême droite pour rassurer la grande
bourgeoisie locale. Résultat, la
moitié du Conseil scientifique du FN campe
sur les bords du Rhône!
Dans
la foulée, la bibliothèque
interuniversitaire de Lyon fut incendiée par
des mains criminelles. 400.000 ouvrages dont
des milliers de manuscrits partirent en
fumée. Les images de ce bûcher de
papier et d'intelligence me poussèrent
à écrire Ethique en toc qui
évoque les compromissions de certains
mandarins lyonnais avec les assassins de la
mémoire.
Je
n'ai pas eu connaissance du rapport que des experts
universitaires écrivent sur leurs pairs. Je
doute qu'il soit très
sévère. L'un des
éléments les plus éminents de
cette commission, Pierre-André Taguieff, a
pris publiquement la défense de Régis
Ladous qui couronna Plantin d'une mention
"Très bien". Le même Taguieff figure
au comité scientifique de Politica
Hermetica, une revue ésotérique
fascinée par les penseurs fascistes comme le
nazi italien Julius Evola ou le fondateur de la
Garde de Fer roumaine Codreanu. Egalement au
sommaire Alain de Benoist du GRECE, Alexandre
Douguine son alter-ego russe, Claudio Muti son
clone transalpin. Et l'inévitable prof
lyonnais Régis Ladous, membre du CESNUR, un
organisme de défense des sectes.
On
ne me pardonne pas d'écrire tout cela. Le
paradoxe, c'est que ce ne sont pas ces pratiques
qui sont considérées comme
scandaleuses, mais le fait de les
énoncer. Il y a dix ans, on me
prévenait "Ne bosse pas sur le
négationnisme, tu avances dans les sables
mouvants".
Emouvants
plutôt. Mes nuits en sont
affectées. J'ai le sentiment, souvent,
de travailler parmi les morts.
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