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Travailler parmi les morts


Par Didier Daeninckx

Lundi 2 février 2004


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J
e n'écris pas pour passer le temps. Meurtres pour mémoire, paru à la Série Noire en 1983, se présente comme une évocation du parcours de Maurice Papon, en une période où cet ancien ministre disposait encore d'un véritable pouvoir. Le roman place en perspective deux brisures fondamentales de l'histoire contemporaine: la déportation raciale, les massacres de l'ère coloniale. Deux failles que je ne cesse d'explorer. Jusqu'en Calédonie où je viens de rencontrer, grâce à mon livre Cannibale, les descendants de ces Kanak exposés dans les zoos humains, en 1931.

Les hasards de la vie nourrissent mes interrogations. Comment pouvais-je me douter que la lecture du journal acheté à un manifestant, un jour de novembre 1989, allait bouleverser mon existence. C'était le numéro 26 de L'Idiot International, de Jean Edern-Hallier. A côté du titre "Krasucki Président" figurait un article d'une rare violence antisémite: "La lâcheté juive à l'Elysée". Au sommaire, des intellectuels du PC, des signatures d'extrême droite, des Céline de sous-préfecture à la Marc-Edouard Nabe, un écrivain soudard comme Limonov. Une obscène alliance des contraires. Récemment, dans une biographie d'Hallier, on révèle qu'il jouissait de placer côte à côte à sa table, le secrétaire général de la CGT, ancien déporté, et Alain Sanders, dirigeant Front National et plume de Présent! Un dîner des dupes. Plus tard, le gourou de la Nouvelle-Droite, Alain de Benoist sera l'invité du PC, à la Mutualité. Dans l'ombre, Garaudy alimentait la revue néo-nazie Nationalisme et République, et les colloques du GRECE. Cette confusion accompagnait la chute d'un système à l'Est et l'affirmation meurtrière du national-communisme en ex-Yougoslavie. C'est cela qui m'a rendu attentif aux rapprochements contre-nature. D'autant, qu'en France le négationnisme, cette nouvelle forme de l'antisémitisme, a été généré, dès 1946, à l'extrême droite, par Bardèche, à l'ultra-gauche par Rassinier. J'ai tenté de donner une forme littéraire à cette réflexion sur la dérive de certains intellectuels dans un épisode du Poulpe, Nazis dans le métro.

Au même moment, La Guerre Sociale, un groupe d'ultra-gauche ayant rejoint le combat négationniste de Robert Faurisson dès 1980, refaisait parler d'elle à Lyon. L'un de ses anciens militants avait obtenu, dans des conditions curieuses, un poste d'ingénieur au CNRS: dans un ouvrage préfacé par Charles Millon et publié trois mois avant le concours d'embauche, il se vantait déjà de son titre! Je me déplaçai alors à Lyon et découvrais la réalité de l'activité des effaceurs de mémoire. Cela ressemble à un inventaire à la Prévert: un prof de fac, Bernard Lugan, déguisé en colonial demandant, fouet à la main, à ses élèves d'entonner des chansons racistes, un druide hitlérien, Goulven Pennaod, bombardé chargé de cours sur la base d'un dossier truqué, un islamiste tunisien Abdelhamid Bdioui obtenant un doctorat d'Etat pour une thèse en faveur des Protocoles des Sages de Sion. Et Faurisson qui faisait travailler ses élèves sur "Le Journal d'Anne Frank est-il un faux?", l'affaire du doctorat Roques avec un jury farci de profs lyonnais, le cas Notin, la bataille pour faire débaptiser l'université Carrel, l'université Lumière oublieuse du passé doriotiste des deux frères. Et, par-dessus tout, une maîtrise néo-nazie à la gloire de Paul Rassinier accordée à l'actuel bras droit de Faurisson, Jean Plantin par un jury présidé par le professeur Régis Ladous. Le même Plantin se voyait ensuite remettre un DEA sur un sujet négationniste "Les épidémies de typhus exanthématique dans les camps nazis". Une attribution frauduleuse puisqu'un membre du jury signait le procès verbal sans être présent à la soutenance. (Plantin se vante même que cette soutenance n'a jamais eu lieu). A l'intention des incrédules, tout ceci est relaté, documents à l'appui, sur le site amnistia.net.

Cette densité n'est pas de l'ordre de la malédiction. Elle s'explique par le fait qu'en 1973, l'Etat scinda l'université lyonnaise. Il en offrit une partie à l'extrême droite pour rassurer la grande bourgeoisie locale. Résultat, la moitié du Conseil scientifique du FN campe sur les bords du Rhône!

Dans la foulée, la bibliothèque interuniversitaire de Lyon fut incendiée par des mains criminelles. 400.000 ouvrages dont des milliers de manuscrits partirent en fumée. Les images de ce bûcher de papier et d'intelligence me poussèrent à écrire Ethique en toc qui évoque les compromissions de certains mandarins lyonnais avec les assassins de la mémoire.

Je n'ai pas eu connaissance du rapport que des experts universitaires écrivent sur leurs pairs. Je doute qu'il soit très sévère. L'un des éléments les plus éminents de cette commission, Pierre-André Taguieff, a pris publiquement la défense de Régis Ladous qui couronna Plantin d'une mention "Très bien". Le même Taguieff figure au comité scientifique de Politica Hermetica, une revue ésotérique fascinée par les penseurs fascistes comme le nazi italien Julius Evola ou le fondateur de la Garde de Fer roumaine Codreanu. Egalement au sommaire Alain de Benoist du GRECE, Alexandre Douguine son alter-ego russe, Claudio Muti son clone transalpin. Et l'inévitable prof lyonnais Régis Ladous, membre du CESNUR, un organisme de défense des sectes.

On ne me pardonne pas d'écrire tout cela. Le paradoxe, c'est que ce ne sont pas ces pratiques qui sont considérées comme scandaleuses, mais le fait de les énoncer. Il y a dix ans, on me prévenait "Ne bosse pas sur le négationnisme, tu avances dans les sables mouvants".

Emouvants plutôt. Mes nuits en sont affectées. J'ai le sentiment, souvent, de travailler parmi les morts.

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