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L'encre rouge d'octobre 1961


Par Didier Daeninckx

Mardi 16 octobre 2001



Portrait de Suzanne Martorell, assassinée par la police le 8 février 1962, au métro Charonne, lors d'une manifestation pour la paix en Algérie.
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L
e besoin d'écrire m'est tombé sur les épaules quand j'avais onze ans, mais je n'en ai véritablement pris conscience que vingt années plus tard. Pour la grande majorité d'entre-nous, la mort quitte les livres et devient réalité au moment de la disparition d'un proche, et l'on suit, adolescent blafard habillé de noir, son premier enterrement. On maudit la vieillesse, la maladie, puis tout doucement on se fait à l'idée de cette injustice fondamentale: le combat perdu d'avance.

J'ai fait connaissance avec la mort dans la nuit du 8 février 1962, et cette rencontre a décidé de ma vie. Les adultes de la cité, par dizaines, avaient franchi l'ancienne zone des fortifs sur laquelle s'est, depuis, posé le périphérique, et leurs pas solidaires avaient martelé le pavé de Paris que ne recouvrait pas encore l'asphalte uniforme des lendemains de peur. Ils criaient leur refus de la guerre qui martyrisait l'Algérie et leur dégoût des attentats qui ensanglantaient la capitale: la veille, une grenade lancée contre le domicile d'André Malraux avait explosé devant une gamine de cinq ans, Delphine Renard. Un sang d'encre coulait de ses yeux sur les milliers d'affiches collées par des anonymes. Je dormais près de mes soeurs quand, au métro Charonne, des hommes aux manteaux luisants, aux crânes casqués, aux bras prolongés de matraques, se sont rués sur la foule des manifestants pacifistes. Huit d'entre eux ne se sont jamais relevés; leurs cadavres suppliciés jonchaient le sol recouvert par les centaines de chaussures abandonnées par ceux qui avaient réussi à échapper au massacre. Parmi les photos des victimes encadrées par un épais filet noir, à la première page des journaux, figurait celle d'une amie de ma mère. Elle avait exactement son âge, s'appelait Suzanne Martorell et habitait un bâtiment de la cité Robespierre situé à la droite du nôtre. Il m'arrivait de grimper chez elle pour jouer avec ses enfants qui fréquentaient comme moi l'école Gabriel Péri. Le 12 février, le directeur nous a rassemblés dans la cour, pour un hommage à la mère de nos camarades de jeux. Comme tous les adultes, il a prononcé le nom du responsable de la tuerie, un nom qui ne m'a jamais quitté, ne serait-ce qu'une journée: Maurice Papon. Le préfet de police de 1962 a croisé ma vie une deuxième fois, quand il m'a fait le destinataire d'une lettre, en 1979, m'enjoignant de me conduire en bon citoyen et de payer mes impôts. J'ai ainsi appris, en lisant on paraphe sur le formulaire des impôts, qu'il était devenu ministre du Budget. Ma confiance en la justice en a été définitivement affecté, d'autant qu'au cours des mois suivant était révélé le passé de complice de crimes contre l'humanité de celui que la République avait porté au pinacle. Puis ressurgirent les fantômes de Medhi Ben Barka et ceux des innombrables noyés algériens d'octobre 61.


Un exemple de crime de bureau: en 1943, Maurice Papon "a l'honneur" d'ordonner l'arrestation de Juifs afin de les transférer au camp de concentration de Drancy
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En vérité, si j'écris des romans policiers, c'est que dès le départ l'innocence ne m'était pas permise. La mort réelle avait fait irruption dans ma vie, par la violence d'une répression politique, et je savais qui armait le bras du tueur. D'une certaine manière, toutes les histoires d'assassinats qui me viennent sous la plume sont autobiographiques. "Meurtres pour mémoire", publié à la Série Noire en 1984, est en fait une fiction basée sur l'itinéraire d'un de ces serial-killer en gants blancs qui délaissent le poison, le couteau, le flingue, pour le tampon, le registre, la signature au bas du formulaire. Personne ne pensait, il y a maintenant près de vingt ans, que les protections dont bénéficiaient les zélés serviteurs tomberaient. Elles semblaient aussi indestructibles que le mur qui séparait l'Europe.

On sait que le silence, l'occultation rendent fou, et que cette folie se transmet de génération en génération. Le roman m'est apparu comme le seul lieu permettant d'élucider le réel, la fiction comme hypothèse. Et par un violent effet de miroir, les péripéties du procès du vieil homme bardé de certitudes, à Bordeaux, un demi siècle après les rafles, me parurent inspirées des rebondissements que j'avais imaginés. Je ne cesse, depuis, de jeter crue l'histoire dans la littérature, pour lui faire rendre gorge de ses omissions. Chacun des romans, chacune des nouvelles, curieusement, croise une parie de la romance familiale et l'ensemble prend peu à peu une cohérence, celle du siècle d'hier. Je me cogne sans cesse à la première boucherie industrielle ouverte dans les tranchées de Champagne. Mon grand-père, Ferdinand, fils de déserteur flamand réfugié en France en 1884, avait fait la belle, à son tour au printemps 17, après deux années passées dans les boyaux tricolores. Il avait ensuite vécu avec des faux-papiers, protégé par le maquis ouvrier de Saint-Denis, avant que la police ne lui tombe dessus et qu'on l'envoie casser des cailloux, dans le Sud. Au début des années cinquante, les amputés de la der des ders hantaient le paysage par millions. Visages ravagés, moignons, toux d'Ypérite, pinces à sucre nickelées en guise de doigts, orbites creuses, culs-de-jatte. Le respect dû au sacrifice des aînés était dans toutes les bouches; enfant garde-à-vous au passage des Gueules Cassées! Dans la cour de récréation, sous une phrase de Danton gravée dans le béton, "Après le pain, l'instruction est le premier besoin du Peuple", j'étais déjà seul, minot ultra-minoritaire, à prendre la défense du déserteur. Hasard donc, sûrement, qu'un jour de vacances, furetant dans les stocks d'un libraire de Carpentras, je sois tombé sur un ouvrage oublié, "Les Damnés de la guerre", qui évoquait la plus importante mutinerie, toujours absente des livres d'histoire, celle des régiments russes qui se mirent en grève, le premier mai 1917, sur le front de Champagne (voir notre édition du 30.04.2001). Déplacés dans la Creuse pour ne pas que la gangrène se répande, ils furent réduits par la canonnade dans le camp de la Courtine, près du plateau de Millevaches... Qui se souvient de cette courte guerre franco-soviétique qui s'acheva par la condamnation à mort des meneurs, à Bordeaux? Qui se souvient de Globa? Qui se souvient de Baltaïs? Un roman, puis une bande dessinée de Jacques Tardi.


17 octobre 1961, dessin Jeanne Puchol (extrait de Meurtres pour mémoire, éditions Futuropolis)
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Parfois, il ne manque qu'une pièce au puzzle. Venu rendre visite à un couple d'amis du bassin potassique d'Alsace dont la fille, Isabelle, fut enlevée, séquestrée, violée puis assassinée, je me suis interrogé sur la date à laquelle faisait référence la plaque d'une des principales artères de Strasbourg, "Rue du 22 novembre". Dans un premier temps, on m'affirma qu'il s'agissait du 22 novembre 1944, date de l'entrée des chars libérateurs de Leclerc. Vérification faite, la 2e division blindée n'immobilisa ses chenilles que le lendemain sur la place Kléber. Puis on me confia que la plaque faisait allusion à la fin de la première guerre, à quoi je répondis qu'elle était communément fixée au 11 novembre. En fait, c'était vrai: les troupes françaises ne défilèrent que 11 jours après l'Armistice, mais elles ne libérèrent pas la ville de l'armée allemande: un soviet d'enrôlés alsaciens, de bourgeois et d'ouvriers la gouvernait depuis près de deux semaines! Un film d'amateur tourné près de l'Aubette le 9 novembre, après la proclamation de la République des Conseils, montre un drapeau rouge flottant sur la flèche de la cathédrale. Près de trente villes d'Alsace et de Lorraine mosellane firent de même. Quand je racontais cela aux parents d'Isabelle, le vieux Joseph Fisch qui ne parlait qu'alsacien, confia à ses enfants qu'il avait participé au soviet de Neuf-Brisach, et que le jour où il avait dégradé son officier, un capitaine Rommel, comptait parmi les plus beaux de sa longue vie! (Voir notre édition du 10.11.2000).

Par la suite, je me suis intéressé de très près à ces rouges qui, quand le tourmente provoquée par l'effondrement de l'empire de l'Est affolait les boussoles, ont viré au brun. Je ne faisais alors, que relire la lettre de refus et d'éloignement que fit parvenir mon autre grand-père, maire communiste d'une ville de la région parisienne, à la direction de son parti, en septembre 1939, lorsque Staline et Hitler scellèrent un pacte contre-nature. Il fut alors considéré comme un traître et l'écho m'en revint.

Quelques-uns de ceux qui applaudissaient, quand je vouais Papon et généraux aux gémonies, tordirent le nez, la bouche. Ils attendent des écrivains qu'ils s'engagent toujours contre le prince, contre le pouvoir, contre les églises. Leonardo Sciascia prenait soin d'ajouter: "fussent-elles les leurs".


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