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Avec l'aimable autorisation des Editions Syllepse nous publions ici en exclusivité l'éditorial du livre coordonné par Frédérick Lemarchand "Destination Tchernobyl". ©2006, Editions Syllepse. Nous publions
l'éditorial en deux parties. Nous sommes confrontés, depuis 1945, à la fabrication d'une humanité nouvelle. Cette grande mutation a commencé, à bas bruit, avec la réalisation des premiers essais nucléaires dans l'atmosphère. Puis elle a explosé avec les bombardements d'Hiroshima et de Nagasaki en août de cette même année qui marque une rupture historique dans l'histoire de l'humanité et de sa planète Terre. Quatre décennies après ce séisme militaire, le plus grand accident industriel et politique de l'histoire, l'explosion de la centrale nucléaire de Tchernobyl, a marqué le franchissement d'un seuil nouveau et irréversible dans la fabrication de l'homme nouveau, de l'humanité de l'ère nucléaire. Dans la nuit du 26 avril 1986 à 1h23min40s en effet, le réacteur numéro 4 de la filière RBMK [1] de la station nucléaire de Tchernobyl s'est emballé à la suite d'un enchaînement de décisions erronées des ingénieurs dans l'utilisation des équipements vétustes de cette centrale. A chacun sa vérité La tragédie de Tchernobyl marque sans doute l'entrée définitive de la science et de la technique dans l'ère de la périlleuse dialectique entre deux paradigmes. Le premier est porté par toutes les grandes puissances nucléaires. Ces dernières en effet, depuis le 26 avril 1986, et avec l'appui des agences officielles des Nations unies et la complicité de trop nombreux spécialistes du nucléaire et des multiples agents de la désinformation médiatique, ont tenté d'effacer la mémoire de la tragédie de Tchernobyl, de cacher le nombre des victimes, de banaliser l'horreur de leurs souffrances et l'effroi des survivants, d'étouffer la supplication des millions de personnes qui vivent et vivront dans les territoires contaminés d'Ukraine, de Russie et de Biélorussie. Tous ces responsables sont les complices d'une nouvelle forme de négationnisme et seront à ce titre comptables, devant l'humanité entière, du risque inouï de nouvelles tragédies nucléaires. Car il s'agit pour eux d'effacer les traces du crime et de ses auteurs. Vingt ans presque après l'accident, les mêmes persistent, notamment lors du forum de Tchernobyl organisé à Vienne sous la haute autorité de l'ONU en septembre 2005 et la complicité de plusieurs de ses agences parmi lesquelles l'Organisation mondiale de la santé, le Programme des Nations unies pour l'environnement et bien entendu l'Agence internationale de l'énergie atomique. Le directeur de cette dernière, Mohammed El-Baradaï a même affirmé dans son discours d'ouverture que "la pauvreté, les maladies psychiques et celles liées au mode de vie constituent un danger plus important pour les habitants des zones touchées que le niveau des radiations [2]". Le rapport officiel fait cependant passer le nombre reconnu de victimes de 59 à 4.000 par l'une de ces manipulations dont la science très particulière des experts nucléaires possède le secret. Science des experts, "cette pensée amputée qui ne reconnaît la subjectivité que pour mieux l'enfermer [3]", ce qui a peut-être valu à l'AIEA l'attribution du prix Nobel de la paix en 2005! Le second, porté par des scientifiques courageux, à l'Est comme à l'Ouest, attribue un rôle fondamental à la praxis qui, soutenue par la science et la technique, pourrait aider à la recherche de réponses pratiques aux problèmes sanitaires rencontrés par les populations en territoire contaminé. Il porte la conscience et le sentiment que l'humanité d'après-Tchernobyl vit dans un monde entièrement nouveau et inédit et que le prisme de nos représentations modernes du monde, qu'elles soient scientifiques ou politiques, semble incapable d'analyser [4]. Comment transmettre l'impensable de Tchernobyl? Cette interrogation est l'analogue de celle qui a hanté de nombreux survivants de la Shoah. Seul un usage dialogique des deux réflexions critiques, scientifique et politique, autorise la saisie de la réalité des effets de la catastrophe dans la culture et sur la nature. Le physicien Vassili Nesterenko et le médecin Youri Bandajevsky sont les emblèmes de la critique scientifique. Naguère expert en armement nucléaire choyé par le régime, le premier accomplit un geste inouï après Tchernobyl. Il prend en effet la responsabilité de stopper les travaux de l'Institut de physique nucléaire de Biélorussie qu'il dirige et engage son personnel dans l'étude des conséquences de l'accident et l'élaboration d'une politique d'aide aux populations sinistrées. Limogé pour abandon de poste et depuis lors sans salaire, il est le seul académicien biélorusse à ne plus travailler pour l'État et à militer inlassablement en faveur des enfants qui vivent dans les zones contaminées. Son témoignage, précis et accablant, se conclut sur le risque encouru d'une explosion aux conséquences terrifiantes: "Kiev aurait été rasée[...], la Biélorussie serait devenue inhabitable à tout jamais et l'Europe entière impropre à l'habitation [5]." Quant au professeur Youri Bandajevsky, après avoir été condamné au cours d'un procès dans le plus pur style stalinien, il a été jeté en prison pour huit ans parce qu'il avait clamé la vérité scientifique. Son épouse Galina, elle-même pédiatre et cardiologue, a poursuivi l'aide apportée par Youri aux enfants de Biélorussie et a inlassablement entretenu des liens avec les associations humanitaires internationales pour empêcher que la vérité ne soit enterrée et protéger les savants qui dénoncent le mensonge d'État sur l'affaire Tchernobyl. Restée en cela fidèle à l'appel de Bandajevsky: "La vérité doit être entendue. Selon moi, là est la tâche principale des hommes qui ne sont pas indifférents au destin de l'humanité tout entière [6]", elle a finalement obtenu la libération de son mari à l'été 2005. Alla Yarochinskaya, ancienne députée d'Ukraine, prend pour sa part la mesure de ce que responsable politique veut dire en révélant des documents essentiels des protocoles secrets de groupe stratégique du bureau politique du parti communiste de l'URSS, dérobés au péril de sa vie: "Toute l'information que j'ai pu obtenir sur les affections et la mortalité au sein de la population contaminée prouvent que, immédiatement après la catastrophe de Tchernobyl, des millions de personnes ont été contaminées par la radiation, et non quelques milliers comme le disent les documents confidentiels du bureau politique du parti [7]." Et le physicien biélorusse Gueorgui Lepnine, lui-même exposé à une très haute dose d'irradiation comme liquidateur, a réaffirmé lors du Forum de Tchernobyl en 2005 que le chiffre officiel de 4000 morts représente une grossière sous-estimation et une insulte pour les dizaines de milliers de martyrs de la catastrophe, sans compter les centaines de milliers de victimes dans les générations à venir [8]. Dès 1988, Valeri Legassov, spécialiste du nucléaire de réputation mondiale et membre de la première commission gouvernementale chargée de la gestion de Tchernobyl avait pour sa part rédigé un texte accablant "Il est de mon devoir de parler [9]..." avant de se suicider quelques jours plus tard, le 27 avril 1988. Deuxième
partie: [1]
Filière RMBK, pour Reactor Bolshoi Moschnosti
Kanalynyl. Ces réacteurs sont refroidis par un
mélange eau-vapeur et modérés par du
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