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Avec l'aimable autorisation des Editions Syllepse nous publions ici en exclusivité l'éditorial du livre coordonné par Frédérick Lemarchand "Destination Tchernobyl". ©2006, Editions Syllepse. Nous publions
l'éditorial en deux parties. De l'utopie de l'homme électrique à la fin des héros Dans l'article qu'il écrit à la veille de la prise du Palais d'Hiver, ce que Lénine imagine comme modèle de gestion pour l'ensemble de l'économie, c'est celui de la Banque d'Etat, unique et omniprésente: "nous n'inventons pas une forme d'organisation de travail, nous l'empruntons toute faite au capitalisme: banques, cartels, usines modèles, stations expérimentales, académies, [...]; il nous suffira d'emprunter les meilleurs types d'organisation à l'expérience des pays avancés [10]". L'électrification de la jeune URSS va devenir en quelque sorte "le second programme du parti, c'est-à-dire poser la nouvelle base technique du communisme [11]" selon l'heureuse expression de Michèle Descolonges. Cette sociologue note d'ailleurs que sur les deux cent cinquante personnes qui travaillaient au sein de la commission d'électrification (le GOELRO) en 1920, seulement huit étaient des bolcheviques. La décision politique de l'électrification était en quelque sorte déléguée aux ingénieurs. L'écrivain H.G. Wells avait suggéré, au tournant du siècle, l'utopie d'une société communiste ayant soumis la nature et l'énergie à son usage. Selon le cinéaste Dziga Vertov, l'homme nouveau devait se réaliser selon le modèle de "l'homme électrique parfait [12]". L'une des premières réalisations de ce programme fut la réalisation de la centrale électrique de Zaporojié sur le Dniepr entre 1927 et 1932. Le barrage alimentant la centrale fut construit grâce au sacrifice de milliers de héros pratiquant "la danse du béton", une technique très rudimentaire; "elle consistait en une ronde d'hommes à moitié immergés dans la Dniepr, se tenant par les épaules pour résister au courant et piétinant en cadence le béton humide [13]". L'héroïsme de ces hommes se prolonge durant la seconde guerre mondiale. En effet, le barrage, miné par l'armée allemande au cours de sa retraite, aurait été sauvé par le sacrifice d'un combattant de la grande guerre patriotique contre l'occupant nazi. Le délire technologique retrouve ses accents vertigineux avec le discours de Staline au congrès du Parti de 1952 qui proclame l'objectif du développement nucléaire en rappelant que la formule de Lénine "le communisme est le pouvoir des soviets plus l'électrification du pays" est la bonne définition du communisme [14]. Ce n'est cependant qu'en 1967 que la décision de construire des centrales électriques nucléaires ne fut rendue publique en URSS. Vingt ans plus tard, le gouvernement de Mikhaïl Gorbatchev tenta en vain de cacher l'ampleur de la catastrophe, tout en prenant de coûteuses mesures pour tenter d'en limiter les effets. Lors des premières révélations de la presse, les dirigeants tinrent un double discours, affirmant que certains techniciens avaient perdu conscience du risque tandis que d'autres s'étaient conduits en héros. Ces derniers, les liquidateurs en particulier, s'étaient en effet comportés en héros, mais la foi des héros dans la toute puissance de la science et leur conviction dans les succès imminents du communisme s'étaient effondrées. "L'humanité-masse a péri, dévorée consommée/consumée par la radioactivité dégagée dans la catastrophe de Tchernobyl" [15]. L'histoire des héros perdure cependant par bribes alors que l'histoire du communisme s'est achevée quelques mois après le désastre nucléaire. En définitive ne pouvons-nous pas penser aujourd'hui, à la suite de Bertold Brecht: "Heureux sont les peuples qui n'ont pas besoin de héros"? Otages de Tchernobyl? Les effets catastrophiques de la fuite en avant technologique d'un monde soumis à l'impératif économique s'accélèrent dans un processus aveugle aux impératifs sociaux et écologiques. Il serait suicidaire d'attendre une réponse neuve de la part d'organismes internationaux dont la faillite politique est patente ou des grands États nucléaires comme la France, comme le montrent les actuelles tentatives de relance de nouvelles générations de réacteurs nucléaires tels que l'EPR [16]. Sans parler du programme Iter, dont les physiciens nucléaires américains se plaisent à dire non sans ironie que "la fusion est l'énergie du futur et elle le restera toujours" [17]. La catastrophe de Tchernobyl a montré comment les dangereuses virtualités de l'électronucléaire peuvent se transformer en épouvantable réalité. D'abord celle du risque. Le capitalisme industriel avait habitué les hommes à l'escalade dans la réalité des accidents technologiques. Mais l'électronucléaire introduit une nouveauté historique radicale. À l'accident industriel classique, il ajoute la dimension inédite du désastre qui atteint l'intégrité de la vie non seulement sur les lieux de la catastrophe, mais aussi à des milliers de kilomètres, qui frappe les victimes du moment et leur descendance. Désastre à retardement dilué de surcroît dans l'anonymat des statistiques. Celle, ensuite, du contrôle de la société par un groupe au dessus des lois. Il faut en effet créer l'acceptabilité collective et sociale du risque, l'inculquer sans relâche. Après la terrible explosion de la mine de Courrières, qui le 11 mars 1906, avait tué 1100 mineurs, Clemenceau avait dû envoyer 25000 hommes de troupe dans les corons pour mater la grève générale. En mai1986, alors que le nuage radioactif plane comme une invisible menace sur des dizaines de millions d'Européens, ce sont les médias qui quadrillent les esprits [18]. Un des préalables du développement de l'électronucléaire était et reste que cette nouveauté radicale dans l'histoire humaine fût admise par les populations des pays industrialisés. Dès 1958, l'OMS n'écrivait-elle pas dans son rapport technique n°151: "Du point de vue de la santé mentale, la solution la plus satisfaisante pour l'avenir des utilisations pacifiques de l'énergie atomique serait de voir monter une nouvelle génération qui aurait appris à s'accommoder de l'incertitude et de l'ignorance". Avec l'émergence de la technologie à haut risque, l'idéal du citoyen responsable s'effondre devant la réalité du téléspectateur "informé", peu à peu persuadé qu'il n'y a pas de progrès sans progrès des pires désastres. Face à cette insulte faite à l'intelligence humaine, la question essentielle est pour nous la suivante: comment transformer une angoisse diffuse et refoulée en ce qu'on pourrait appeler une heuristique de la peur, qui incite à l'action plutôt qu'à la paralysie de la terreur? Ce n'est que si l'on considère la catastrophe comme inéluctable que l'on peut espérer construire ce que le philosophe Jean-Pierre Dupuy nomme une mémoire de l'avenir. Tel est sans doute l'enjeu de la construction de la catastrophe nucléaire comme fondement de la définition d'une éthique pour les sociétés technoscientifiques car, de ce point de vue, Tchernobyl, c'est déjà demain. En effet, au-delà de l'effondrement de la fierté prométhéenne de la grande Union soviétique, désormais transformée en honte de vivre dans les villes et les villages fantômes de petites républiques à jamais incertaines de leur avenir, le refus des citoyens des pays nucléarisés peut s'amplifier en une insurrection contre le mode liberticide et antidémocratique selon lequel ont été gérés les risques de catastrophes dans les sociétés où s'est imposée la domination technoscientifique. Nous savons qu'on ne peut songer un instant à un avenir sans nucléaire, ne serait qu'en raison de la nécessité d'assumer avec vigilance la surveillance pendant des siècles et des siècles des séquelles multiples de la mégamachine nucléaire dont nous sommes les involontaires héritiers. Il s'agit dans le même temps d'inventer un discours fondateur de la résistance à un nouvel inconnu, qui incite à la révolte contre l'impuissance du passé. S'il est abusif à cet égard d'invoquer la catastrophe de Tchernobyl comme l'unique événement fondateur d'une telle révolte, elle permet néanmoins d'affirmer le refus d'en être à tout jamais les otages ainsi que l'émergence d'un nouvel horizon politique éclairé par la lumière de multiples initiatives de critique de l'expertise officielle et de solidarités concrètes avec les victimes. Le
désaveu croissant de la collusion entre élites
politiques et technoscientifiques donnera un nouveau souffle
aux mouvements antisystémiques qui adviennent
dans notre monde. Il incite à rester attentifs aux
réflexions de chercheurs tels que Benjamin Dessus qui
répète inlassablement que "La première
marge de manuvre énergétique dont
dispose l'humanité se situe du côté de
la demande d'énergie et non pas seulement du
côté de l'offre [20]" ainsi qu'aux
propositions d'associations telle que NegaWatt [21].
Telles sont peut-être la leçon et la conviction
essentielles que nous donnent les supplications des victimes
de la tragédie de Tchernobyl et leur exigence de
vérité que nulle bureaucratie politique, que
nulle autorité scientifique, que nul
intérêt économique, en apparence aussi
puissants et arrogants soient-ils aujourd'hui, les uns et
les autres, ne pourront définitivement
étouffer. Pour l'avenir de l'humanité
désormais otage, à son corps défendant,
de la catastrophe de Tchernobyl!
[10]
Lénine, "Les Bolchéviques prendront-ils le
pouvoir?", octobre 1917, uvres complètes,
Moscou, 1958, t. XXVI, p. 106. Abonnez-vous
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