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Premier mai: Mon cahier ouvrier

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Par Didier Daeninckx

Paris, jeudi premier mai 2003



Maurice Alline, Mon cahier Ouvrier, Editions Ouest-France. A l'occasion du Premier mai, nous publions ici la préface de Didier Daeninckx.
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J
e lis le texte de Maurice Alline au moment où les écrans de télévision sont occupés par les ouvrières désespérées de Moulinex, les jetés au ruisseau de Métaleurop, les dockers en proie à des colères atlantiques, les rages des fileuses des Vosges, les angoisses de tous les précaires du tertiaire. Les éléments épars d'une humanité industrieuse qu'on disait en voie de disparition et dont le malheur était simplement masqué par le brouillard des "plans sociaux". Car les mots ont cette vertu de faire comprendre les situations, mais ils ont aussi la perversité de les masquer.

Le parcours de Maurice Alline, "mi-prolo, mi intello" comme il se définit lui-même, lui a permis de ne pas être prisonnier des mots et de les rattacher à chaque instant à la réalité vraie. Il faut dire qu'avoir une mère qui a sauté, enfant, sur les genoux de Louise Michel, ne vous prédispose pas aux ambiguïtés. La suite est du même tonneau: le XVIIIe arrondissement, bordé par les fortifs, sillonné par les voies ferrés, un père ajusteur chez Renault, une mère rendue malade par les effroyables conditions de travail chez un facteur de pianos de la Chapelle.

On devient, dans ces conditions, voyou ou révolté. C'est ce deuxième terme qui structure toute la vie d'un homme qui se raconte chaleureusement et drôlement du haut de ses presque 90 printemps. Il a forgé sa propre biographie, et sa découverte des bagnes usiniers des années trente, Renault où il rejoint son père, est compensée par la chaleur des amitiés. La nature fait irruption, loin des fortifs, grâce aux premiers congés payés arrachés par la lutte.

Ce sont les pages ensoleillées sur les Auberges de jeunesse, où s'inventa, bien avant qu'Europe n°1 la reprenne à son compte, l'expression "Salut, les copains". Maurice Alline nous dit la fraternité du monde ouvrier sans nous cacher sa bassesse: la manière, par exemple, dont le jeune militant trotskiste qu'il est devenu est confronté à la trahison sectaire d'un ami stalinien, le "camarade B" qui lui a fait découvrir Giono. Et cette utopie magnifique qui fait naître le projet, au service militaire, de voler un avion Bréguet 19 pour l'offrir aux républicains espagnols en guerre contre Franco.

Plus tard, il se liera d'amitié avec le documentariste Frédéric Rossif, qui portait aussi l'Espagne au cœur. Au début des années cinquante, Maurice Alline deviendra prof de techno (pas la musique, qui est une passion de toujours, mais la science des techniques) et sera l'un des précurseurs de la pédagogie télévisuelle. Son premier programme, en direct et en noir et blanc: "les mille et un secrets du pied à coulisse"! On ne dira rien ici des visages, et des corps des femmes qui ont illuminé la vie de Maurice Alline, mais on l'envie d'une rencontre éphémère et pourtant marquée par l'éternité, près d'un canal, sur une route d'exode.

On lit ce livre comme celui d'un frère humain.

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