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Rwanda Attentat contre le président Habyarimana
Le juge Bruguière à la rescousse des génocidaires?
Première partie


Par Fabien Grasser

Jeudi 7 décembre 2006


Suivant: Et si Bruguière avait raison?



Tribunal pénal international pour le Rwanda (TPIR), à Arusha, Tanzanie.
Audition du colonel Théoneste Bagosora du 10/11/2005. Illustration Isabelle Cridlig.


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Nous publions cet article de Fabien Grasser en trois parties. L'intégralité de cet article est déjà disponible dans l'espace abonnés.

La question des auteurs de l'attentat contre le président rwandais Juvénal Habyarimana, le 6 avril 1994, est fondamentale, car elle est au cœur des thèses négationnistes des génocidaires. C'est sans doute ce qui explique pourquoi le Rwanda a rompu ses relations diplomatiques avec la France, après la publication de l'ordonnance du juge Bruguière. En demandant l'inculpation de Paul Kagamé par le Tribunal pénal international pour le Rwanda (TPIR), le magistrat antiterroriste prétend que c'est l'attentat contre Habyarimana qui est à l'origine du génocide. Et non la politique d'incitation à la haine raciale mise en œuvre au Rwanda. Politique que la France soutenait sans réserve.

Mais où sont donc passés les deux lance-missiles qui ont servi à abattre l'avion de Juvénal Habyarimana, le 6 avril 1994? S'il en avait disposé, Jean-Louis Bruguière aurait à coup sûr pu confondre les auteurs de l'attentat.

Seulement voilà, les lance-missiles ont disparu. Dans de bien curieuses conditions.

Pour nous éclairer, cédons la parole au colonel Théoneste Bagosora. L'homme est un spécialiste en missiles: de 1988 à 1992, il commandait un bataillon anti-aérien des Forces armées rwandaises (FAR). De plus, il connaît bien le décor de l'attentat puisque son camp militaire voisinait avec l'aéroport de Kigali.

"Les lance-missiles ont été retrouvés à Masaka quelques jours après l'attentat", raconte le colonel. "Un officier les a apportés au ministère de la Défense où nous les avons récupérés. Nous les avons gardés assez longtemps, jusqu'à notre fuite au Zaïre, où nous les avons remis aux services de sécurité de ce pays."

L'épisode aura sans doute échappé au juge Bruguière. Pourtant, il a eu tout loisir de s'entretenir avec le colonel Bagosora. C'était en 2003, dans l'enceinte de la prison du Tribunal pénal international pour le Rwanda (TPIR), à Arusha, en Tanzanie. Cette juridiction créée par l'ONU juge les principaux responsables du génocide. Le procès de Bagosora y a débuté il y a quatre ans. Pour l'accusation il est le "cerveau" du génocide.

A la veille de l'attentat contre Habyarimana, le colonel occupait le poste secondaire de directeur de cabinet au ministère de la Défense. Le lendemain, dans l'ombre, il devenait l'homme fort du pays avant d'installer un gouvernement fantoche. Le génocide débutait dans la foulée.

Dès 1994, il fit donc logiquement partie des suspects pour l'attentat contre Habyarimana. Pourquoi alors s'est-il débarrassé des lance-missiles, l'élément matériel qui le disculpait? Bagosora n'a pas de réponse. De toute façon il ne comparaît pas pour l'assassinat de l'ancien président rwandais.

L'acte d'accusation du TPIR stipule que Bagosora est poursuivi pour entente en vue de commettre le génocide, pour avoir diffusé l'idéologie raciste contre les Tutsis et d'avoir mis en œuvre les tueries. Le colonel plaide non coupable et nie obstinément. Tout juste s'il reconnaît que des "massacres excessifs" ont été perpétrés en 1994 au Rwanda.

Les témoins du juge

Mais revenons à l'enquête ouverte en 1998 par le magistrat français, saisi à Paris par les familles de deux anciens officiers français qui pilotaient l'avion d'Habyarimana. Pour justifier la mise en cause de l'actuel chef d'Etat rwandais et les mandats d'arrêts lancés contre neuf de ses proches, le juge antiterroriste s'appuie sur deux témoignages importants. Ceux du lieutenant Abdul Ruzibiza et du sergent Emmanuel Ruzigana, deux transfuges du FPR, affirmant avoir fait partie du commando Network, qui aurait abattu l'avion sur ordre de Paul Kagamé.

En 2005, Ruzibiza a publié Rwanda, histoire secrète où il livre son récit de l'attentat. Son témoignage est fortement contesté car il ne convainc pas sur la façon dont le commando a pu atteindre le lieu d'où sont partis les tirs. La colline de Masaka était en effet placée sous étroite surveillance de la garde présidentielle.

Le second témoin, Emmanuel Ruzigana aurait affirmé au juge qu'il avait véhiculé le commando au pied de la colline de Masaka. Pas de chance pour Bruguière: le lundi 4 décembre 2006, Ruzigana a formellement démenti cette version et accusé le magistrat d'avoir totalement déformé ses propos. Ruzigiza ajoute que Bruguière avait été très mécontent de sa déposition et qu'il lui avait signifié que, dans ces conditions, sa demande d'asile politique en France serait rejetée (1).

Pour ce qui est des preuves matérielles, Bruguière révèle que les deux SA 16 qui ont abattu l'avion faisaient partie d'un lot de 40 missiles vendus par la Russie à l'Ouganda. Pour étayer son affirmation, le juge s'appuie sur des photos et des documents fournis par les autorités françaises. Ces mêmes éléments avaient déjà été présentés en 1998 à la mission d'information du Parlement français sur l'action de la France au Rwanda. Les députés français avaient rejeté ces "preuves" car ils s'estimaient victimes d'une tentative de manipulation! (2)

Il est en outre connu que l'Ouganda avait fourni de telles armes à la rébellion tutsie. "Le missile qui a atteint l'avion était en dotation au FPR, et non dans l'armée rwandaise qui n'avait pas de menace aérienne à redouter", confirme François Léotard, ministre de la Défense au moment du génocide (3). L'assertion est pourtant des plus hasardeuses.

Plusieurs mois avant l'attentat, les FAR avaient passé commande de deux lance-missiles et de missiles sol-air à une société de vente d'armes française. Une facture pro forma en atteste. Mais il n'existe aucune preuve de leur livraison, ce type de facture n'engageant pas le client à honorer sa commande.

Cependant, l'on peut, là aussi, s'interroger sur les raisons ayant poussé l'armée rwandaise à commander des missiles sol-air, alors qu'elle "n'avait pas de menace aérienne à redouter".

Après sa mise en cause, Paul Kagamé a répliqué que la démarche du juge français était politique et non judiciaire. Bruguière prête d'autant mieux le flan à la critique que, dans son ordonnance, il ne se contente pas d'un simple exposé des faits. Il livre aussi sa propre appréciation sur les causes du génocide. Pour le magistrat, "le général Kagamé avait délibérément opté pour un modus operandi qui, dans le contexte particulièrement tendu régnant entre les communautés hutue et tutsie, ne pouvait qu'entraîner en réaction des représailles sanglantes envers la communauté tutsie qui lui offriraient le motif légitime pour s'emparer du pouvoir". Cette analyse ressemble à s'y méprendre à la ligne de défense des principaux responsables du génocide.

Le colonel Théoneste Bagosora ne dit en effet pas autre chose lorsqu'il témoigne devant le TPIR: "Ces massacres ont été provoqués par l'attentat contre l'avion du président et par la reprise de la guerre par le FPR. Nous savons que dans les deux cas, c'est Kagamé qui est derrière" (4). Il martèle qu'à "un certain moment, les gens étaient tués parce qu'ils étaient tutsis. C'était la folie. Plus personne ne contrôlait plus rien, c'était le désordre complet." En somme, la colère aurait submergé le peuple après l'assassinat d'Habyarimana, tandis que les dirigeants perdaient tout contrôle sur le pays. Ce raisonnement est aussi celui d'Edouard Balladur, chef du gouvernement en 1994, ou des héritiers de François Mitterrand, qui pilotait le "dossier" rwandais depuis l'Elysée.

Lire la deuxième partie

Nous publions cet article de Fabien Grasser en trois parties. L'intégralité de cet article est déjà disponible dans l'espace abonnés. En voici le sommaire:

- Les témoins du juge
- Et si Bruguière avait raison?
- Trois militaires français
- Prendre les Tutsis en otage
- L'écran de fumée s'épaissit


Notes

1) Interview de Ruzigana diffusée par RFI le 4 décembre 2006.

2) En 1998, la mission d'information sur le Rwanda du Parlement français avait en outre souligné que des missiles de ce type avaient été saisis par les forces gouvernementales rwandaises en 1993 lors de combats avec le FPR. Les députés ont par conséquence estimé que les extrémistes hutus avaient pu récupérer les missiles pour commettre l'attentat.

3) Extrait de l'audition du 21 avril 1998 de François Léotard par la mission d'information parlementaire française sur le Rwanda. La France était le principal fournisseur d'armes du Rwanda.

4) L'ensemble des citations du colonel Bagosora sont extraites de notes recueillies lors de son témoignage devant la première chambre du TPIR, à Arusha, du 24 octobre au 13 novembre 2005. Le colonel Bagosora fut le premier officier rwandais admis à l'Ecole de guerre à Paris.


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