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Rwanda Attentat contre le président Habyarimana
Le juge Bruguière à la rescousse des génocidaires?
Troisième partie


Par Fabien Grasser

Jeudi 14 décembre 2006


Précédent - Et si Bruguière avait raison?



Tribunal pénal international pour le Rwanda (TPIR), à Arusha, Tanzanie.
Audition du colonel Théoneste Bagosora du 14/11/2005. Illustration Isabelle Cridlig.


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Nous publions cet article de Fabien Grasser en trois parties. L'intégralité de cet article est déjà disponible dans l'espace abonnés.

Trois militaires français

Poussé à la négociation, Habyarimana signe en 1993 l'accord d'Arusha prévoyant le partage du pouvoir entre le MNRD (son parti), le FPR et les nouvelles formations politiques rwandaises.

L'application de cet accord est sans cesse repoussée, empêchée par les proches du président qui commencent à s'en distancier. Dans le même temps, ils développent le "Hutu Power", une idéologie qui préconise l'extermination totale des Tutsis, accusés de tous les maux. Les appels au meurtre sont relayés par les médias de la haine, dont la tristement célèbre Radio télévision des mille collines. Pour les durs du régime, il s'agit d'une stratégie destinée à les maintenir au pouvoir.

Telle est la situation au matin du 6 avril 1994 lorsque le président Habyarimana s'envole vers Dar es-Salaam, la capitale tanzanienne, pour une négociation de la dernière chance, car le FPR menace de rompre le cessez-le-feu. Le président rwandais accepte le partage du pouvoir et une intégration des rebelles au sein des troupes gouvernementales.

A son retour de Dar es-Salaam, il est accompagné du président burundais, Cyprien Ntaryamira, qui a participé à la réunion. Le maréchal Mobutu devait aussi être du voyage, mais il s'est désisté au dernier moment. Vers 20h30, le Falcon 50 offert par la France se présente face à l'aéroport de Kigali. Deux missiles partent de la colline voisine de Masaka. L'avion s'embrase avant de s'écraser au fond du parc du palais présidentiel. Il n'y a aucun survivant.

L'armée boucle immédiatement le lieu du crash, interdisant son accès aux soldats de l'ONU tout en laissant passer trois militaires français (6). Presque simultanément, la garde présidentielle dresse des barrages dans les rues de la capitale et commence à "travailler" (7). Parmi les victimes figurent les opposants politiques hutus et ceux qui font obstacle aux massacres.

Dans les trois mois qui suivent, la machine à tuer tourne à plein: entre 800.000 et un million de personnes sont tuées, essentiellement des Tutsis. Le génocide est supervisé par l'armée et l'administration. Les officiers, les préfets, les instituteurs et des religieux catholiques sont aux premiers rangs pour organiser et inciter au meurtre. Le génocide prend fin lorsque le FPR s'empare du pays, à la mi-juillet.

Prendre les Tutsis en otage

Pourquoi alors les génocidaires et leurs anciens alliés français tiennent-ils tant à voir le TPIR poursuivre Kagamé? A supposer que l'actuel chef d'Etat rwandais ait effectivement ordonné l'assassinat de son prédécesseur, pouvait-il ignorer que cela déboucherait sur un génocide?

Depuis douze ans Paul Kagamé répète une histoire proprement ahurissante. En janvier 1992, il est à Paris pour négocier une sortie de crise avec les autorités françaises qui accordent un soutien sans faille au régime raciste d'Habyarimana (8). Kagamé est reçu par Paul Dijoud, directeur des affaires africaines au Quai d'Orsay. A cette occasion, celui-ci l'aurait averti que tous les Tutsis seraient massacrés si le FPR continuait la guerre. Paul Dijoud nie ces menaces, évidemment.

Mais écoutons une dernière fois le colonel Bagosora. Le 11 novembre 2005, devant la première chambre du TPIR, le colonel est en mauvaise posture. Soumis au feu roulant des questions du représentant du procureur, le Canadien Andrew White, il s'empêtre dans ses contradictions. "En 1994, vous avez fait le choix militaire de prendre la population tutsie en otage pour défendre le pays face au FPR?", lui demande le procureur. Bagosora rétorque sèchement "Ce sont les Tutsis qui vous ont dit ça?" Le procureur insiste : "Votre stratégie était bien de prendre les Tutsis en otage et de mettre vos menaces à exécution?" Bagosora est excédé. "Si le FPR n'avait pas attaqué, tous ces gens ne seraient pas morts", lâche-t-il, avant de se murer dans un profond silence, conscient qu'il vient de se faire piéger par les questions visant à démontrer la planification du génocide.

Au vu de ces éléments, il serait profondément malhonnête d'attribuer à Paul Kagamé la responsabilité du déclenchement d'un génocide planifié et mis en œuvre par ses adversaires.

L'écran de fumée s'épaissit

Pour autant, l'actuel chef d'Etat rwandais est loin d'être exempt de tout reproche. Avant, pendant et après le génocide, les troupes du FPR ont éliminé des civils et des militaires hutus rwandais. Depuis, Paul Kagamé a aussi donné toute la mesure de sa soif de pouvoir et de son caractère belliqueux. En 2003, à l'issue d'un scrutin entaché de fraudes, il était réélu à la tête du Rwanda avec plus de 90% des suffrages (9). A la fin des années quatre-vingt-dix, ses troupes ont pillé et commis des exactions contre des civils en République démocratique du Congo (ex-Zaïre).

Les crimes contre l'humanité et les crimes de guerre étant imprescriptibles la nouvelle Cour pénale internationale aura cependant tout le temps de poursuivre Paul Kagamé si elle le juge nécessaire.

Mais traduire l'actuel chef d'Etat rwandais devant le TPIR nourrirait la confusion entre les génocidaires du Hutu Power et la rébellion du FPR. Un peu comme si à Nuremberg, les alliés avaient été jugés pour le bombardement de Dresde.

La confusion est déjà suffisamment entretenue par les autorités françaises, seules à clamer qu'il y eut deux génocides au Rwanda. Ce schéma inacceptable réduit le crime des crimes à une gigantesque guerre tribale. Il renvoie bourreaux et victimes dos à dos. "Dans ces pays, un génocide ça n'est pas si important", avait dit François Mitterrand.

Les médias se montrent dès lors très imprudents lorsqu'ils reprennent le leitmotiv du juge Bruguière: "L'attentat qui a déclenché le génocide." Mais là est peut-être le véritable objectif de son ordonnance : épaissir encore un peu plus l'écran de fumée qui empêche les citoyens français de savoir si, il y a douze ans au Rwanda, un génocide a été commis en leur nom.

 Nous publions cet article de Fabien Grasser en trois parties. L'intégralité de cet article est déjà disponible dans l'espace abonnés. En voici le sommaire:

Les témoins du juge
Et si Bruguière avait raison?
Trois militaires français
Prendre les Tutsis en otage
L'écran de fumée s'épaissit


Notes

6) L'un de ces militaires, le colonel Grégoire de Saint-Quentin devait témoigner devant le TPIR le 22 novembre 2006 à la demande des avocats du major Aloys Ntabakuze, qui comparaît avec Bagosora. Mais sa venue à Arusha a été annulée au dernier moment et sans explication par le ministère français de la Défense. A ce jour, aucun militaire français n'a témoigné devant le TPIR.

7) Pendant toute la durée du génocide les tueurs emploieront le verbe " travailler " pour désigner les massacres, car selon les extrémistes, tuer les Tutsi relevait d'un devoir national.

8) Au début des années 90, la France a considérablement augmenté ses ventes d'armes au Rwanda,: d'une valeur de 19 millions de francs en 1988, elles sont passées à 191 millions en 1990. En outre, la France a continué à livrer des armes au gouvernement génocidaire en exil au Zaïre, après juillet 1994.

9) Selon l'ancienne eurodéputé luxembourgeoise Colette Flesch, qui a présidé en 2003 la mission européenne d'observation électorale au Rwanda, la communauté internationale n'a accepté de valider le scrutin qu'en raison du profond traumatisme qui subsiste dans ce pays et par souci de ne pas créer de nouvelles tensions dans la région des Grands Lacs.


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