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Un
silence de mortes Un
livre de Patrizia Romito Lundi
27 novembre 2006 |
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Un
double constat: d'une part, les progrès dans
la lutte contre la violence masculine envers les
femmes et les enfants sont des progrès
importants et indéniables; de l'autre, la
violence, elle, continue bel et bien à
exister et, dans bien des cas, il semblerait qu'il
y ait aggravation. Contrairement à ce qu'on
veut nous faire croire, cette violence est tout
à fait courante. Ses conséquences
sont atroces. "Briser le silence"? "En cas de violence, brisez le silence!", nous enjoint, en France, ce slogan qui date de 2001. Or, si on prenait la peine d'écouter les victimes - ou, plus exactement, les rescapées -, on découvrirait qu'elles sont fort nombreuses à avoir "brisé le silence", qu'elles ont bel et bien cherché de l'aide, et même de toutes sortes de manières, indirectes ou parfaitement explicites, au risque, d'ailleurs, de subir des violences ultérieures (...) Les recherches faites sur les femmes battues par leur partenaire s'accordent toutes sur ce point: seule une minorité de femmes garde le secret. Presque toutes en parlent, que ce soit à des amies, à quelqu'un de la famille et à des personnes institutionnelles tels que médecin ou gendarme. La réalité, c'est qu'elles sont rarement écoutées, crues, secourues; de surcroît, il n'est pas rare qu'elles subissent insultes et menaces venant des personnes mêmes auxquelles elles ont demandé de l'aide (...) Parce qu'il l'aimait trop Briser le silence: la presse s'y est mise aussi, exposant quantité de drames de la violence largement commentés, y compris par des éditorialistes de renom. Mais commentés comment? En Italie, depuis le début des années 2000 en particulier, les journaux font leurs gros titres sur des affaires récurrentes de femmes et d'enfants assassinés par un mari et un père n'ayant pas supporté d'être quitté (il arrive que l'assassin se suicide, pour finir). Dans cette presse l'image prédominante est celle d'hommes qui "ont tué parce qu'ils aimaient trop" ou que "leur douleur était trop forte". En filigrane, le "allant de soi" de la possession - "tu m'appartiens donc tu n'appartiendras à aucun autre" - et de la vengeance mise en acte par ces époux "dépossédés". Exemples: A.M. égorge sa fille de 8 ans et dit le faire comme "punition contre son ex-femme" (janvier 2000). "Je voulais punir ma femme", dit lui aussi E.P. après avoir étranglé leur fils, également âgé de 8 ans (mai 2002). M.G. étrangle ses deux fils (septembre 2002) non sans avoir écrit à son ex-épouse: "J'espère que toute ta vie sera un cauchemar et que tu vivras assez longtemps pour souffrir de tes remords". R.G. tue ses deux fils à coups de couteau (avril 2004) en hurlant à sa femme: "Je te les ai tués, comme ça tu sauras ce que c'est que de souffrir". Dans tous ces articles sont évoqués globalement des "conflits conjugaux", sans la moindre référence explicite à la violence exercée par ces hommes, violence qui fort probablement avait provoqué chez leur femme cet "abandon" - et la fuite. Si les journalistes enquêtaient ou du moins écoutaient et rendaient compte de ce que disent les épouses - quand elles vivent encore -, ainsi que leur famille et leurs voisins, leur enquête révélerait le plus souvent que ces femmes et leurs enfants ont été maltraités, et cela parfois depuis des années. En effet, la relation existant entre la violence sur la femme et celle exercée sur l'enfant est désormais avérée, de même qu'entre les violences perpétrées durant la vie commune et celles consécutives à la séparation. Aux États-Unis comme dans d'autres pays industrialisés, les hommes violents contre leur femme le sont également, pour une bonne moitié d'entre eux, contre leurs enfants (Edleson, 1999; Peled, 2000). Dans près de 80% des cas, les femmes assassinées ont été tuées après des années de violences "conjugales" du partenaire, et généralement à la suite de la séparation ou du divorce (Campbell et al., 2003). En Italie, il a fallu attendre de véritables carnages (un homme quitté par sa femme tuant à coups de couteau toute la famille: épouse, belle-mère, jeune neveu et beau-frère; un autre massacrant sept personnes: ex-femme, belle-mère, beau-frère et belle-sur, voisins, puis se tuant lui-même, octobre 2002) pour que les médias finissent par évoquer timidement la violence "domestique" ou "conjugale". Si je viens de citer de nombreux cas survenus en Italie, les lieux communs sur le "trop d'amour qui tue" ne sont pas une spécificité italienne ou méditerranéenne. Au Québec, de 1989 à 1998, plus de quatre cents femmes et une centaine de petites filles/petits garçons ont été assassinés par un homme - ex-partenaire et père -, après la séparation du couple; or dans une émission télévisée très regardée au Québec, le reportage tourné dans la prison où certains de ces meurtriers purgent leur peine les présentait comme les "survivants d'une tragédie familiale" (Dufresne, 1998). C'est de la même manière que certains médias s'emploient à accréditer la thèse selon laquelle des hommes tuent quand ils aiment ou souffrent trop - et non parce que ce sont des violents qui au bout d'années d'impunité pour les coups donnés voient d'un mauvais il la limitation de leurs droits patriarcaux, et se vivent alors comme de pathétiques victimes, mais jamais comme agresseurs. En France, typique de ce "pathétique" relayé par de nombreux médias: Bertrand Cantat qui, au cours d'une "querelle de couple", et "poussé à bout" par un "trop plein de passion" a roué de coups sa compagne, Marie Trintignant, la laissant ensuite agoniser pendant des heures. C'est exactement de cette manière que la presse mystifie les affaires de viol et tentatives de viol suivi de meurtre. Pour ne citer qu'un exemple, en Italie, le massacre d'une petite fille de onze ans perpétré par un homme adulte avec le concours d'une bande d'adolescents dans une bourgade du nord de l'Italie (octobre 2002) avait été commenté par les journalistes italiens non pas comme une production du système patriarcal mais comme le fruit "d'une société violente" dans laquelle "les jeunes" (terme employé au neutre, jamais au masculin) deviennent des "analphabètes de l'émotion". D'une manière analogue, en France, la presse a présenté des cas de viols de groupe - dits "tournantes" - non pas comme une autre typologie de violence sexuelle et patriarcale mais comme un problème exclusif des banlieues et des jeunes hommes contraints d'y habiter - la plupart "issus de l'immigration" - et circonscrit à ce contexte (Mucchielli, 2005). En définitive, on accepte de "briser le silence" à la seule condition que chaque épisode de violence soit présenté comme un cas isolé, et pourvu que les auteurs y apparaissent au cur d'une situation d'exception - entre autres parce que sous l'emprise d'émotions incontrôlables, ou au contraire souffrant d'une absence pathologique desdites " émotions ", ou encore parce " d'une autre culture " - entendons issus de l'immigration ou musulmans. Alors on veut bien, à la rigueur, parler de violence, mais jamais de violence masculine. Et là encore tout le monde, jusqu'à présent, s'est coulé dans cette convention. Quant aux documents officiels des organisations internationales et des gouvernements cités plus haut, ils parlent bien de violences exercées à l'encontre des femmes et des petites filles, mais ne les spécifient quasiment jamais en tant que violences masculines; et pourtant ces textes décrivent des viols, ou traitent de la maltraitance ou encore évoquent des femmes assassinées par leur mari ou compagnon. Si par hasard on tombe sur tel document, telle publication internationale où au terme "violence" a été accolé l'épithète "masculine", l'effet produit est à peu près celui d'un coup-de-poing à l'estomac. Car c'est bien cet ajout qui nous oblige à voir en face une réalité brutale, réalité à laquelle d'ordinaire on prétend justement échapper en ayant recours à des euphémismes ou à des termes aussi génériques que vagues(...) -
Des statistiques décourageantes L'intégralité
de l'introduction du livre "Un silence de
mortes" sera publiée dans notre journal
Les Enquêtes interdites n°77 de
novembre 2006 (format PDF). |
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