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L'an 1 des nuits bleues, le changement et Nous
Première partie


Par Louis Aminot*

Lundi 16 octobre 2006


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Nous publions cet article de Louis Aminot en deux parties. L'intégralité de cet article est déjà disponible dans l'espace abonnés.

* Actuellement cadre territorial à Sevran (93), Louis Aminot est un ancien technicien de l'arsenal de Brest. Secrétaire Fédéral de le Fédération du Finistère-Nord du Parti communiste français, il sera - avec des centaines d'autres communistes - brutalement écarté puis licencié en 1986. Membre fondateur du Mouvement des rénovateurs communistes, il se rapproche alors du Grand Résistant - antifasciste et anti-stalinien - Maurice Kriegel-Valrimont, duquel il deviendra - avec Alain Amicabile - le confident et le secrétaire jusqu'à sa disparition, le 2 août 2006.

Un an déjà; les nuits bleues de novembre meurtrissaient, désorientaient, fatiguaient les gens de peu: chômeurs, salariés et retraités. Un an déjà; rien n'a fondamentalement changé. L'ampleur des insupportables violences surprit d'abord les Autorités. Puis, aubaine, elle raffermissait le gouvernement et légitimait son arsenal répressif. Les dégâts matériels engendraient colère et désarroi. Sensibles aux peurs de leurs concitoyens, les Maires clamaient, ici leur ferme condamnation, là leur compassion sincère aux victimes de la déraison. Cela sautait aux yeux, les incendiaires - jeunes révoltés sans centime, sans boulot, sans avenir - laissaient roupiller les rupins préférant s'en prendre à leurs géniteurs et voisins, comme eux sans rien. Sans rien, excepté le couvre-feu illégitimement décrété par les Autorités sonnées et prises d'un coup de folie suprême. Arme de guerre surannée, la garde à vue collective décrétée visait uniquement les quartiers gueux. La mise-au-bout-du-fusil des pauvres et miséreux épargnait Neuilly-sur-Seine et les beaux quartiers parisiens.

Possédants, dominants, profiteurs, usuriers pouvaient respirer. La menace était écartée, les sans patrie sans foi ni loi pouvaient boursicoter en Paix. L'état de guerre circonscrit, le couvre-feu promulguait de douteuses ambitions. Las; nos petits enfants ne fréquentent plus nos cours et préaux d'école. Les rues se sont transformées en terrains de jeux de tous les dangers. Or, comme jadis, la démocratie juvénile fonctionne, forcément, principalement sur la base des règles édictées par les plus débrouillards. "Bizarre, vous avez dit bizarre, comme c'est bizarre!" Au pied des tours empilées par lui, le capitalisme-libéral poursuit son œuvre formatrice: la loi du plus fort pointe illico son nez. Elimée jusqu'à l'os, la mixité sociale n'entremêle plus les adolescents.

L'urbanisation des industriels du béton affiche fièrement les résultats de son triage social, tandis que l'habitat urbain camoufle ses mobiles inavouables. Chaîne solidaire, les Entrepreneurs pollueurs libèrent les usines de leurs travailleuses et travailleurs d'antan. Les Immobilières libèrent le foncier, les Bâtiments et Travaux Publics construisent puis détruisent impunément. Les mêmes, adeptes de l'Education mutilée, aliénée, privatisée, ne sont plus indisposés. Leurs progénitures spéculent à leur tour, précisément sur les tours découpées en appartements, mètres-cubes à vendre ou à louer aux plus offrants. Les coffres-forts et comptes en banque élisent légalement domicile à l'étranger tandis que les plus disponibles de leurs héritiers s'amusent à la Bourse, pour le frisson. Les Supers riches abandonnent les Casinos au populo. Leur prière est d'une évidence dogmatique: pour fructifier, le fric accumulé doit aduler l'obésité. C'est la règle d'or ignorée des écoliers.

Les temps ont changé. La pique aux pommes ne relève plus des incivilités. Elevés en serres cadenassées, les fruits défendus sont négligés. Prolifiques et boulimiques, les Comités de Prévention de la Délinquance ont d'autres chats à fouetter. Les ex-blousons noirs et dorés continuent de grisonner. Cies anonymes, gros actionnaires ou petits porteurs, les transmutés grincheux ont tout oublié de leurs frasques juvéniles. Les soixante-huitards retournés ont appris à compter et à se bouger. La frontière des âges ayant également territorialement bougé, la relève ultra-jeune des quartiers populaires se mobilise à des tags plus rythmés. Les métamorphosés bien-pensants peuvent ainsi palabrer sur l'Insécurité, au coin de leurs écrans téléguidés. C'est fun, à défaut d'être socialement décortiqué. Les feux de bagnoles émanent objectivement des malins trafics et d'une répréhensible économie parallèle, ressasse notre premier des ripoux. Nike Sarkosy connaît la chanson, il s'agit exceptionnellement de tisane ou de camomille. Ainsi, les tumeurs sécrétées par notre bonne Société sont manipulées. Pour le roi de l'arnaque, il est médiatiquement intéressant de fixer l'attention de ceux-là mêmes qui se scandalisent plus rapidement d'un carreau cassé que de la guerre d'à côté.

A côté? Vous savez, c'est loin. C'est où le Liban, la Palestine, Haïti, l'Algérie? L'Indochine? Avant, les petits français apprenaient l'empire colonial estimé - à une grande bleue près -, proche de la rade de Toulon, des ports de Nantes à Brest. A l'école, ils parcouraient la France et ses gauloiseries dans les Départements et Territoires d'Outre-Mer. S'ils ignoraient tout de l'exploitation des populations indigènes, les écoliers n'ignoraient rien des peuplades nomades à civiliser. C'est totalement fini, l'Entente Cordiale est pacifiée. Le problème de la France combattante s'est autrement Corsé, Nucléarisé. Les élèves savent un peu de l'Irak et de son pétrole à pomper, d'abord grâce aux bourrages de crâne des news télévisés.

Des magouilles génocidaires du néo-colonialisme français au Rwanda, des réalités de la Côte d'Ivoire, des Nigeria, Bénin et autre Sénégal, là, c'est carrément le trou de mémoire colonial. De l'Afrique au bronzage garanti ou du Paris-Dakar aux griseries motorisées, les jeunes des cités soupèsent regroupés, l'inégalité des images numériques. A l'aise dans leurs baskets, les freluquets en ricanent hip-hop dans leurs cages d'escaliers. Le choix entre la misère au soleil et l'exil à mains nues, alimente les conversations en toute liberté. Les vies de misère de leurs parents, dégoûtés des charmes troublants de la savane et de l'ombre paradisiaque des palmiers, irritent plus qu'elles n'émeuvent les nouveaux muscadins des banlieues. Les anciens J3 sont-ils en droit de les blâmer? Pas sûr du tout, mais ils blâââment. Pensez, tout est Mondial. Les jeunes savent désormais tout du ballon rond, du coup de boule, de l'Italie et du Togo. Le Brésil? Ils l'adorent en rond de cuir. Etaient-ce bien, les salsa et samba de Lula?

Fait à Sevran, le 2 octobre 2006
Louis Aminot

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