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Quand le négationnisme s'invite à l'université par Didier Daeninckx

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L'affaire Lumière noire sur Marc Bloch

Lundi 28 février 2000



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Quand Le Progrès annonce la nouvelle, le 31 mai 1986, il se prend les pieds dans le tapis:

"Le Conseil d'administration de Lyon 2 a décidé d'adopter, à l'unanimité de ses membres, le nom d'Antoine et Louis Lumière, montrant ainsi le profil qu'elle revendique: régionale avec un esprit dynamique d'entreprise et un renom international".

En effet, si le premier des frères Lumière s'appelait bien Louis le deuxième répondait à celui d'Auguste. L'unanimité de façade à laquelle s'est finalement résolu le conseil d'administration cache en vérité un sérieux affrontement. Plusieurs noms ont été proposés pour baptiser la Faculté et l'un des plus légitimes a été écarté au moyen de biens curieux arguments. C'est celui de l'historien lyonnais Marc Bloch, juif et résistant, arrêté par les nazis, torturé dans les locaux de l'École de Santé Militaire qui abritait le siège de la Gestapo de Klaus Barbie. Il est fusillé le 16 juin 1944 à Saint-Didier-de-Formans, au nord de Lyon. Le sociologue Michel Cornaton rappelle les faits dans la revue Le Croquant:

"Lors de cette mémorable séance de nuit, nous avons voté sur six ou sept noms. Marc Bloch a été récusé par crainte de ternir nos relations privilégiées avec le Proche-Orient. Pitoyable! Marc Bloch est un des plus grands historiens du XXe siècle".

Ainsi, les membres du conseil ont-ils anticipé une éventuelle réaction antisémite de la part de certains de leurs partenaires, et ont pris cette crainte au sérieux afin de, poursuit le sociologue, "choisir comme parrains deux Bisontins, les frères Lumière, au passé politique plutôt louche, du moins pour l'un d'entre eux".

Bien que cadet, Louis fut le plus précoce. Le 22 mars 1935, alors que les Chemises Noires s'apprêtent à envahir l'Éthiopie, il envoie sa photo dédicacée à Rome: "A son Excellence Benito Mussolini avec l'expression de ma profonde admiration". Dan un catalogue publié entre autres par le secrétariat des Groupes Universitaires Fascistes, il célèbre "l'amitié qui unit nos deux pays et qu'une communauté d'origine ne peut manquer d'accroître à l'avenir". Le 15 novembre 1940 il s'exprime dans le Petit Comtois:

"Ce serait une grande faute de refuser le régime de collaboration dont le maréchal Pétain a parlé dans ses admirables messages. Auguste Lumière, mon frère, dans des pages où il exalte le prestige incomparable, le courage indompté, l'ardeur juvénile du Maréchal Pétain et son sens des réalités qui doivent sauver la patrie, a écrit: "Pour que l'ère tant désirée de concorde européenne survienne, il faut évidemment, que les conditions imposées par le vainqueur ne laissent pas un ferment d'hostilité irréductible contre lui. Mais nul ne saurait mieux atteindre ce but que notre admirable Chef d'État, aidé par Pierre Laval qui nous a donné déjà tant de preuves de sa clairvoyance, de son habileté et de son dévouement aux vrais intérêts du pays". Je partage cette manière de voir. Je fais entièrement mienne cette déclaration".

Auguste Lumière ne s'arrêtera pas en si bon chemin. En juillet 1941, le Parti Populaire Français de Jacques Doriot est à l'initiative de la création de la Légion des Volontaires Français contre le bolchevisme. Tous les ultra-collaborateurs se pressent pour faire partie du comité de patronage de cette armée sous uniforme nazi: Drieu La Rochelle, Abel Bonnard, Alphonse de Châteaubriant et Auguste Lumière.

Les deux frères obtiendront une francisque chacun, mais seul Auguste sera désigné au Conseil Municipal de Lyon, en juillet 1941.

En 1995, à l'occasion de la célébration du centenaire de l'invention du cinéma, la Banque de France eut l'idée d'honorer les deux frères par l'impression d'un billet à leur effigie. L'Amicale des Réseaux Action de la France Combattante, dont le président d'honneur fut le général de Gaulle fit entendre sa protestation: "Les frères Lumière nous inspirent un profond mépris. Ils ne peuvent être honorés sans outrager les victimes de la collaboration".

Les billets furent pilonnés.

"Après Alexis Carrel, ce sont donc de nouvelles figures illustrant le génie lyonnais qui se trouvent ainsi attaquées", protesta un professeur de Lyon III nommé Bruno Gollnisch.

Aujourd'hui, les imprimés de Lyon 2 portent cette mention: "Université Lumière", gommant les prénoms des deux frères. On vous explique qu'en décembre, chaque année, les Lyonnais allument des bougies qu'ils placent sur le rebord des fenêtres. C'est cette lumière qu'il s'agirait de saluer...

Marc Bloch leur répond par delà le temps, lui qui écrivait le 18 mars 1941:

"Je tiens la complaisance envers le mensonge, de quelques prétextes qu'elle puisse se parer, pour la pire lèpre de l'âme".


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