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Je
ne suis pas historien, et ce sont des rencontres de hasard
qui m'ont conduit à placer mes intrigues dans les
sombres réduits où l'on a confiné les
morts algériens d'octobre 61, les fusillés
pour l'exemple d'avril 17, les mutins russes de La Courtine,
les Kanak cannibalisés de l'Exposition Coloniale de
1931, les 101 Maliens chartérisés
d'Air-Pasqua, les sportifs juifs déchus de leurs
records par Vichy.
Je ne suis pas historien, mais je sais qu'on fabriquait du "Zyklon B" en France, en 1942, dans les ateliers d'Ugine, à Villers-Saint-Sépulcre, près de Beauvais. Il y a quelques jours, je photographiais l'usine aujourd'hui propriété de la Général-Electric, sous un panneau clamant "Production parfaite, zéro défaut", et je me suis fait expulser par des vigiles qui ignoraient certainement pourquoi je fixais sur la pellicule les cheminées dégorgeant leurs fumées dans un ciel de plomb, derrière les barbelés. J'avais
appris l'existence de cette sinistre production en lisant
l'interview d'une historienne, dans l'Humanité
du 8 octobre 1996,
et j'avais à l'époque été
surpris du traitement très négatif qui avait
été réservé à ses
révélations. Annie Lacroix-Riz
établissait pourtant avec rigueur (et cette
démonstration figure dans le livre qu'elle vient de
publier aux éditions Armand Colin, "Industriels
et banquiers sous
l'occupation")
qu'en février 1941 le groupe Ugine avait
participé à la création d'une
entreprise franco-allemande aryannisée, avec
participation mutuelle de 50%-50%. Le Monde resta prudent, écrivant sous la plume de Nicolas Weill que "Sur ce point capital, (le gaz Zyklon B) Annie Lacroix-Riz livre un peu plus qu'une hypothèse, mais un peu moins qu'une preuve", tandis que la revue historique financée par le ministère de l'Économie, "Études et Documents" qui s'était engagée, en 1994, à publier le résultat de ses recherches était revenue un an plus tard sur sa décision sans motiver sa volte-face. Maurice Lévy-Leboyer, professeur à Paris X et membre du comité de lecture finira par lui écrire: "l'autorisation récente d'ouvrir les archives du ministère des Finances a été donnée par la direction compétente, à la condition de ne pas traiter de ce type de sujet pour certaines périodes, y compris celle que vous couvrez dans votre article". On reprochait clairement à l'historienne de n'avoir pas respecté la règle obscure qui, en matière d'archives, édicte qu'on ne montre pas tout ce que l'on trouve!
Une
semaine après ces nouvelles
révélations, Robert
Paxton,
auteur de La France de Vichy, qui semble ne pas avoir eu
connaissance des derniers documents exhumés,
s'exprime. S'il accorde à Annie Lacroix-Riz qu'elle
"a sûrement raison de souligner dans son article
l'empressement de certains industriels français,
dès l'été 1940, à conclure des
contrats de production avec des autorités allemandes
sans attendre un Diktat allemand ou un ordre de Vichy",
l'historien américain conclut qu' "avant
d'accréditer l'hypothèse de Madame Lacroix-Riz
sur la production de gaz Zyklon-B en France, il faut
attendre une étude de sources beaucoup plus
complètes que les siennes, et l'application d'une
méthode historique beaucoup plus analytique". Cet
avis paraît dans Libération, le 18 mars 1997,
en regard d'un
article d'Hervé Joly,
historien rattaché au Centre Pierre Léon (Lyon
2), où il anime le comité de soutien
à l'un de ses collègues du Cnrs, ex-militant
du groupe
négationniste
La Guerre Sociale. Intitulée sur six colonnes "Zyklon
B: la France n'a pas fourni les camps", sa contribution est
sous-titrée: "Le groupe Ugine a bien fabriqué
l'insecticide, mais il n'approvisionnait pas les SS". Ainsi,
apprend-on, sur la même page, que les preuves de la
fabrication du gaz ne sont pas apportées et que,
d'autre part, ce gaz inexistant n'était pas
destiné aux SS!
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