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L'ENQUETE

Quand la France fournissait le gaz mortel aux nazis
par Didier Daeninckx, écrivain ("Le goût de la vérité", Verdier)

L'enquête

La documentation

14 décembre 1999


Je ne suis pas historien, et ce sont des rencontres de hasard qui m'ont conduit à placer mes intrigues dans les sombres réduits où l'on a confiné les morts algériens d'octobre 61, les fusillés pour l'exemple d'avril 17, les mutins russes de La Courtine, les Kanak cannibalisés de l'Exposition Coloniale de 1931, les 101 Maliens chartérisés d'Air-Pasqua, les sportifs juifs déchus de leurs records par Vichy.

Je ne suis pas historien, mais je sais qu'on fabriquait du "Zyklon B" en France, en 1942, dans les ateliers d'Ugine, à Villers-Saint-Sépulcre, près de Beauvais. Il y a quelques jours, je photographiais l'usine aujourd'hui propriété de la Général-Electric, sous un panneau clamant "Production parfaite, zéro défaut", et je me suis fait expulser par des vigiles qui ignoraient certainement pourquoi je fixais sur la pellicule les cheminées dégorgeant leurs fumées dans un ciel de plomb, derrière les barbelés.

J'avais appris l'existence de cette sinistre production en lisant l'interview d'une historienne, dans l'Humanité du 8 octobre 1996, et j'avais à l'époque été surpris du traitement très négatif qui avait été réservé à ses révélations. Annie Lacroix-Riz établissait pourtant avec rigueur (et cette démonstration figure dans le livre qu'elle vient de publier aux éditions Armand Colin, "Industriels et banquiers sous l'occupation") qu'en février 1941 le groupe Ugine avait participé à la création d'une entreprise franco-allemande aryannisée, avec participation mutuelle de 50%-50%. La Durferrit-Sofumi fabriquait deux principaux produits résultant de brevets allemands : les sels de cyanure utilisés dans l'industrie pour la cémentation des métaux et l'acide cyanhydrique qui, stabilisé, est connu sous le nom de "Zyklon B". Elle démontrait également que le capital de cette société était tenu pour 49% par la Degesch, entreprise allemande elle-même filiale à 42,5% du trust I.G.Farben, principal producteur et distributeur du "Zyklon B". Le capital initial de la société mixte fut rapidement multiplié par dix pour atteindre 4 millions de francs à l'été 1942. Il fut encore augmenté l'année suivante et porté à 6 millions.

Le Monde resta prudent, écrivant sous la plume de Nicolas Weill que "Sur ce point capital, (le gaz Zyklon B) Annie Lacroix-Riz livre un peu plus qu'une hypothèse, mais un peu moins qu'une preuve", tandis que la revue historique financée par le ministère de l'Économie, "Études et Documents" qui s'était engagée, en 1994, à publier le résultat de ses recherches était revenue un an plus tard sur sa décision sans motiver sa volte-face. Maurice Lévy-Leboyer, professeur à Paris X et membre du comité de lecture finira par lui écrire: "l'autorisation récente d'ouvrir les archives du ministère des Finances a été donnée par la direction compétente, à la condition de ne pas traiter de ce type de sujet pour certaines périodes, y compris celle que vous couvrez dans votre article".

On reprochait clairement à l'historienne de n'avoir pas respecté la règle obscure qui, en matière d'archives, édicte qu'on ne montre pas tout ce que l'on trouve!

En mars 1997, alors que La Revue d'Histoire de la Shoah s'apprêtait à publier le texte censuré par l'institution, Annie Lacroix-Riz mettait au jour de nouveaux documents en dépouillant les archives dites "du Majestic", hôtel qui abritait le commandement de l'administration militaire allemande. Le rapport Kolb, du nom du délégué à la chimie, précise à la date du 24 février 1941 que l'une des deux sociétés fondées avec Ugine sera spécialisée dans "la fabrication et la réalisation de moyens de gazage, et de base d'acide cyanhydrique pour gazage". Le site de production est Villers-Saint-Sépulcre dans l'Oise, où on produit une tonne annuelle de "Zyklon B" sous licence allemande, et cela depuis 1932. Une liste établie en juin 1944 par les services de renseignements gaullistes en vue de bombardements et de sabotage d'usines à usage militaire précise, comme objectif, l'usine de Villers-Saint-Sépulcre et mentionne une production mensuelle de 37 tonnes de "cyanures" contre 22 en février de la même année. En mars 1944, l'usine allemande de l'I.G. Farben avait été détruite, provoquant une pénurie de Zyklon B à Auschwitz.

Une semaine après ces nouvelles révélations, Robert Paxton, auteur de La France de Vichy, qui semble ne pas avoir eu connaissance des derniers documents exhumés, s'exprime. S'il accorde à Annie Lacroix-Riz qu'elle "a sûrement raison de souligner dans son article l'empressement de certains industriels français, dès l'été 1940, à conclure des contrats de production avec des autorités allemandes sans attendre un Diktat allemand ou un ordre de Vichy", l'historien américain conclut qu' "avant d'accréditer l'hypothèse de Madame Lacroix-Riz sur la production de gaz Zyklon-B en France, il faut attendre une étude de sources beaucoup plus complètes que les siennes, et l'application d'une méthode historique beaucoup plus analytique". Cet avis paraît dans Libération, le 18 mars 1997, en regard d'un article d'Hervé Joly, historien rattaché au Centre Pierre Léon (Lyon 2), où il anime le comité de soutien à l'un de ses collègues du Cnrs, ex-militant du groupe négationniste La Guerre Sociale. Intitulée sur six colonnes "Zyklon B: la France n'a pas fourni les camps", sa contribution est sous-titrée: "Le groupe Ugine a bien fabriqué l'insecticide, mais il n'approvisionnait pas les SS". Ainsi, apprend-on, sur la même page, que les preuves de la fabrication du gaz ne sont pas apportées et que, d'autre part, ce gaz inexistant n'était pas destiné aux SS!


Hervé Joly tente de démontrer que les quantités de produits livrées aux Allemands ne concernaient pas des ventes volontaires, mais résultaient de réquisitions. Un argument qui ne tient pas dès lors qu'il est établi que la société productrice, Durferrit-Sofumi, ne travaillait pas pour les Allemands comme il l'affirme, mais était une société leur appartenant pour moitié. Réquisitionne-t-on ce qui vous appartient? En fait, il s'appuie exclusivement sur un mémoire en défense écrit à postériori pour justifier les pratiques de l'entreprise pendant l'occupation, et néglige les documents comptables du Trésor qui assurait les règlements aux industriels fournisseurs du Reich.

Un peu plus loin, Hervé Joly prétend que: "L'utilisation de zyklon B français dans des camps d'extermination tous situés sur l'actuel territoire de la Pologne est, de toute façon, peu vraisemblable: l'acide cyanhydrique est un gaz peu stable, qui se transporte difficilement, et les commandes de la SS pour les camps provenaient, d'après l'historien Raul Hilberg (l'Extermination des Juifs d'Europe), de l'usine de Dessau, en Allemagne orientale".

Une telle affirmation dénote une totale méconnaissance du produit. Il se présente dans des boîtes métalliques rigoureusement étanches, de différentes contenances, renfermant un support poreux inerte (bois, carton...) qui a absorbé l'acide cyanhydrique liquide. Le transport ne pose pas de problèmes particuliers aux nazis. L'acide se vaporise, se sublime en gaz, à l'ouverture de la boîte et à une température assez élevée (plus de 25°C), ce qui explique pourquoi les chambres à gaz étaient munies de système de chauffage. L'usine allemande de Dessau, près de Halle, était d'ailleurs située à plusieurs centaines de kilomètres d'Auschwitz et le transfert du produit aurait eut les mêmes inconvénients que depuis Villers-Saint-Sépulcre. Ces propos hasardeux furent pourtant avalisés dans Libération, le 17 avril 1997, par Jean-Claude Hazera et Renaud de Rochebrune (auteurs de "Patrons sous l'Occupation", Odile Jacob 1995), parlant du travail d'Annie Lacroix-Riz en ces termes : "hypothèse, pourtant assez peu étayée, puisqu'elle ne repose que sur des déductions à partir d'indices supposés troublants mais peu convaincants (cf l'historien Hervé Joly dans Libération du 18 mars)".

Pour en terminer avec ce qui s'apparente à une tentative d'étouffement, la revue L'Histoire donne la parole, dans sa livraison de mai 1997 au lyonnais Joly qui réitère sa bourde d'un gaz peu stable et difficilement transportable, et qui utilise un curieux conditionnel (l'essentiel de la production aurait, en revanche, été réquisitionnée (...) par l'armée allemande) là où quelque temps plus tôt l'affirmatif s'imposait à sa plume. La journaliste signataire de l'article de trois pages, Cécile Duret, peut alors conclure: "Les assertions d'Annie Lacroix-Riz sur la participation de la France à la fabrication de Zyklon B apparaissent donc bien hypothétiques"!
Fermez le ban.

Toutes ces approximations eurent pour conséquence de réveiller des mémoires endormies. Celles de ces figurants qui, souvent font l'Histoire. Un ancien ouvrier de Villers-Saint-Sépulcre écrivit à l'historienne qu'on lui avait montré des photos d'ouvriers oeuvrant, en 1942, sur la chaîne de fabrication du Zyklon B. Un chef d'atelier lui fit parvenir l'organigramme du siège administratif, rue du Général Foy à Paris, et celui de l'usine, précisant qu'on ne faisait pas mystère, lors de son embauche en 1948, de la destination allemande des insecticides produits pendant la guerre. Enfin, elle eut accès aux documents qui établissaient définitivement son hypothèse : une série de négatifs-photos sur plaques de verre représentant la fabrication et le conditionnement du Zyklon B, ainsi que l'original d'une étiquette en langue française entourant une boîte et mentionnant aussi bien l'origine industrielle (Ugine), que géographique (Villers-Saint-Sépulcre, Oise). Ce matériel avait été sauvegardé par un ingénieur chimiste, François Copie, qui travaillait là depuis 1939 et s'était interrogé sur le soudain développement de la production d'insecticide. Il avait caché photos et emballages avant de prendre le maquis, en novembre 1942, sans savoir qu'au cours des mois précédents d'énormes quantités de Zyklon B durent être acheminées en urgence à Auschwitz. François Copie tenta, après la guerre, de divulguer ses archives mais personne ne s'y intéressa vraiment. Il fallut l'acharnement d'une historienne pour qu'elles refassent surface. Aujourd'hui, ceux qui mettaient en doute la fabrication du gaz mortel ergotent et affirment que le produit français, livré à l'armée allemande, n'a été utilisé que dans la lutte contre les parasites, animaux et insectes.

Quelques dizaines d'années plus tard, le nuage radioactif venu de Tchernobyl aura les mêmes égards pour le territoire national et suspendra son vol à l'approche de nos frontières. La terre et la flore disent le contraire, pour des centaines d'années. Il suffit d'y aller voir. Comme dans les archives...

Les originaux des divers documents sauvés par François Copie ont été déposés au Centre de Documentation Juive Contemporaine (CDJC), et certains figurent en annexe du livre de Annie Lacroix-Riz, Industriels et banquiers sous l'Occupation, paru chez Armand Colin.
Mention CDJC-Fonds Lacroix-Riz obligatoire


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