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Le
3 juin, tous les supporters du département
basque sont conviés à converger vers
Cintegabelle, modeste chef-lieu de canton de
Haute-Garonne qui tire une notoriété
dont il se serait bien passé, du fait que
son conseiller général est un certain
Lionel Jospin. Du coup, tout ce que la France et
ses possessions hexagonales comptent de
contestataires de la politique parisienne se
donnent rendez-vous dans ladite localité, au
grand dam des élites municipales du
cru.
C'est
dire que l'organisation d'un rassemblement à
Cintegabelle pour réclamer la
création d'un département de Pays
Basque, par la scission de celui des
Pyrénées Atlantiques qui englobe
aussi le Béarn, n'est pas vraiment
frappé au coin de l'originalité. Ce
qui devrait cependant distinguer la manifestation
basque à Cintegabelle de la masse des
attroupements protestataires, c'est l'affluence
numérique, fruit d'une campagne de
propagande soutenue, largement relayée par
les moyens de communications.
Il
faut dire aussi que la revendication de la
création d'un département basque
bénéficie d'un oecuménisme
rarement atteint dans l'histoire de la lutte
politique identitaire basque. En effet, du RPR bon
teint Max Brisson aux nationalistes de gauche
d'Abertzaleen Batasuna (Unité Abertzale), en
passant par les centristes plus ou moins
basquisants, les maigres effectifs des Verts et
quelques élus du PS qui n'en sont pas
à une contradiction près, une
coalition hétéroclite s'est
formée autour de ce qu'il faut bien appeler
un plus petit commun dénominateur possible.
A cette cohorte disparate de politiques s'est
ajouté une large majorité de
socio-professionnels qui, eux, voient d'un bon oeil
la création du département basque
pour des raisons de rationalisme
économique.
Intérêts
divergents mais pensée unique
Cette
véritable union sacrée, ce frontisme
pro-département est l'arbre au large tronc
qui masque la forêt des contradictions. On
m'objectera sans doute - du coté abertzale
s'entend - que ce sont des contrastes et des
divergences de vue tout à fait
intégrés et que ce qui se passe
aujourd'hui relève de la pure tactique
politique, que nul n'est dupe des aspirations des
uns et des autres. Ce n'est donc même pas une
communauté d'intérêts, juste
une alliance de façade, un trompe l'oeil
derrière lequel chacun met ce qui veut.
Département basque serait donc la formule
magique qui ferait marcher d'un même pas les
adeptes stricts de ce cadre institutionnel de pure
essence jacobine et les défenseurs d'un
droit fondamental continuellement bafoué par
ce même jacobinisme: celui des peuples
à l'autodétermination. Sans oublier
les tenants d'une simple lecture économique
qui eux seront toujours du côté
où va le vent de l'histoire.
Donc,
en se plaçant du point de vue des abertzale
engagés dans la revendication
pro-département, les enjeux actuels sont
purement conjoncturels et n'aliènent en rien
l'objectif à terme d'un Pays Basque
rétabli dans la plénitude de ses
droits, maître des ses choix et de sa
destinée, faisant entendre, sans tutelle, sa
voix dans le concert des nations libres. Fort bien.
Mais alors, pourquoi la situation actuelle au sein
du mouvement abertzale est-elle celle d'une
pensée unique
quasi-institutionnalisée?
Vacuité
politique et néant
idéologique
Aujourd'hui,
dans la mouvance nationaliste de gauche, celle tout
au moins qui est structurée autour
d'Abertzaleen Batasuna, le débat
idéologique, la confrontation des
idées sont complètement mis sous
l'éteignoir. En conséquence, la
réflexion politique, la production des
idées, l'analyse des éléments
de situation se trouvent dans un vide abyssal. Les
réponses abertzale aux problèmes
vécus par le Pays Basque Nord, les
propositions alternatives à la politique
made in Paris ou Bruxelles sont présentement
quasi-inexistantes. Le mouvement abertzale de
gauche n'est même plus ce laboratoire
d'idées, pillées sans vergogne et
détournées de leur finalité
par les adversaires politiques. Alors, quant
à en être le
réalisateur...
Cette
vacuité politique, ce néant
idéologique n'est pas préjudiciable
pour tout le monde. Les abertzale - ou qui se
disent en tous cas tels - adeptes de la politique
de l'entrisme, ceux qui sous prétexte de
petits pas marchent main dans la main avec
l'administration étatique, les technocrates
et les élus succursalistes des partis
français sont pour leur part satisfaits de
la tournure des événements. Les
empêcheurs de manigancer en rond, ces
abertzale de gauche qui leur renvoyaient l'image de
leur inaptitude se retrouvent à leur
coté, exprimant la même revendication
à minima.
Le
vieille antienne du Parti Nationaliste Basque:
"construisons d'abord la maison; pour la couleur
des murs, on verra après" retrouve en outre
une seconde jeunesse. Il est tout à fait
ahurissant mais malheureusement significatif
d'entendre aujourd'hui ce discours dans la bouche
de ceux là même qui vilipendaient hier
d'autres abertzale de gauche insuffisamment
"rupturistes" à leur goût et donnaient
des leçons de morale révolutionnaire
à tous le monde.
Une
reconnaissance à minima frappé
d'obsolescence
La
revendication d'un département basque n'est
pas en soi une idée saugrenue. On peut
considérer à juste titre qu'un
minimum de reconnaissance juridico-institutionnelle
est mieux que le rien du tout. Car le Pays Basque
sous tutelle de l'Etat Français n'existe que
comme destination touristique dans les prospectus
d'Office de Tourisme ou les catalogues de
tours-opérateurs ou bien que comme sujet
d'étude pour les ethnologues de tout poil.
Mais hormis ces cas de figure, le Pays Basque
n'existe point. Un département serait donc
une reconnaissance institutionnelle
minimum.
Certes,
le minimum est mieux que le rien, mais
réclamer le département n'est pas
vraiment s'inscrire dans le cours de l'histoire.
Car cette structure administrative n'a pas,
à mon sens, un grand devenir. Il est un
jalon de l'Histoire de France condamné
à moyen terme par les évolutions
institutionnelles qui, inéluctablement,
doivent conduire à une Europe politique
fédérale ou, mieux encore,
confédérale. Dans cette perspective,
le département apparaît comme une
structure administrative obsolète, dernier
rempart d'un jacobinisme aux abois. Si dans ce
nouveau cadre le rapport de force pourrait
être sensiblement plus favorable au mouvement
abertzale, toute évolution concrète
vers plus de prise en charge et de
responsabilités y serait
impossible.
Agir
sur le présent, façonner
l'avenir
Cependant,
la raison majeure d'une défiance à la
revendication du département basque est,
pour moi, le fait que je ne conçoive pas que
cela soit devenu l'objectif politique numéro
un pour le mouvement abertzale de gauche. J'y vois
là une régression flagrante et une
irresponsabilité politique effarante. On
dirait que plus de 30 ans d'existence, d'influence
et de travail du mouvement abertzale n'ont servi
à rien. Que ses apports théoriques,
ses idées, ses luttes, ses
réalisations n'étaient que pures
foucades de jeunesse. Qu'il lui faut aujourd'hui
rentrer dans la normalité d'une action
politique policée, dans le moule de la
respectabilité et des
convenances.
Pour
moi, être abertzale, c'est certes agir sur le
présent, en phase avec la
réalité socio-politique du Pays
Basque Nord, mais c'est aussi se projeter dans
l'avenir, préparer le terrain pour les
évolutions nécessaires, apporter ses
réponses aux interrogations du futur. Le
mouvement abertzale doit être, de mon point
de vue, un découvreur d'horizons nouveaux
pour aller vers une société tout
simplement plus juste, un défricheur de
terres en jachère pour élargir le
champ des solidarités et non pas un appoint
ou, pire, un alibi pour les forces et les concepts
du passé. Voilà pourquoi je ne serais
pas de l'excursion à
Cintegabelle.
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