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Le
samedi 15 janvier, Bilbao, capitale de la province
de Bizkaia et plus grande ville du Pays Basque, a
été le théâtre d'une
grande première: une manifestation
bicéphale! Derrière le mot d'ordre
commun "Euskal Herriak du hitza eta erabakia" (Au
Pays Basque [revient] la parole et la
décision), environ 60.000 personnes sont
descendues dans la rue, à l'appel des partis
nationalistes EAJ (démocrates
chrétiens) EA (sociaux-démocrates) et
de la coalition de la gauche abertzale
(nationaliste) EH ainsi que du mouvement IU-EB
composé de transfuges du Parti Communiste,
du Parti Socialiste et de l'extrême
gauche.
L'unité
revendicative s'est en fait limité à
cette seule formule et encore deux lectures fort
différentes en ont-elles été
faites. D'un coté, les partis de
gouvernement de la Communauté Autonome
Basque, soit EAJ et EA, ainsi que IU-EB ou encore
le mouvement social pour le dialogue Elkarri ont
voulu descendre dans la rue pour exprimer 5
revendications: exiger des gouvernements de Madrid
et de Paris qu'ils respectent les droits les plus
élémentaires des prisonniers basques
mais aussi qu'ils se décident à tenir
compte des aspirations majoritaires du peuple
basque, demander aux partis politiques basques
qu'ils s'efforcent de promouvoir le dialogue et la
concertation, engager la société
basque à participer à un processus de
paix et de concorde civile et, enfin,
réclamer à ETA la remise en vigueur
de la trêve des actions armées. C'est
en fait ce dernier point qui a conduit à la
division un rassemblement qui, au départ, se
voulait unitaire.
Un
soutien inconditionnel à ETA et à sa
stratégie
Euskal
Herritarrok (EH), en effet, n'a pas accepté
que les revendications de la manifestation du 15
janvier incluent cette exigence envers ETA. Le
raisonnement qui sous-tend une telle position est
le suivant: c'est lorsque les motifs politiques qui
ont fait naître la lutte armée auront
disparus que ETA n'aura plus de raison d'être
et donc, aussi longtemps que la situation n'est pas
celle là, il n'est pas légitime
d'exiger de l'organisation clandestine qu'elle
dépose unilatéralement les armes. Une
dialectique bien commode qui, en fait, dissimule
une autre réalité, à savoir le
soutien inconditionnel que certains secteurs de la
gauche abertzale proclament - et exigent - envers
ETA.
Partant
de là, toutes les initiatives et actions
politiques qui s'inscrivent dans un processus de
lutte "dure" contre les Etats espagnols et
français, comme, par exemple, le soutien
à la grève de la faim des prisonniers
politiques basques ou encore l'appel au boycott des
élections législatives espagnoles du
12 mars prochain, sont validées comme
"nationalistement correctes" et tous autres moyens
que préconiseraient les autres composantes
abertzale ne sont pas estampillés comme
tels. Bien que EH et sa composante très
majoritaire Herri Batasuna s'en défendent,
ils sont bien les relais politiques légaux
de ETA et de sa stratégie de la tension, qui
se fonde sur la prééminence de la
lutte armée. Pour eux, pour les secteurs
dirigeants en tous cas, s'écarter,
même un tant soi peu, de cette
stratégie là est inconcevable,
à partir du moment où ETA a
décidé d'être à nouveau
au coeur de la problématique politique en
décidant de rompre la
trêve.
Une
décision mis en application le 21 janvier
2000 avec un double attentat à la voiture
piégée à Madrid, coûtant
la vie à un officier de l'armée
espagnole et occasionnant des blessures
légères à une passante. Cette
action, qui bien que non revendiquée ce jour
(21 janvier), est très certainement à
mettre sur le compte de ETA, a
entraîné de facto une rupture dans le
processus de stratégie politique unitaire du
mouvement nationaliste en Pays Basque sud,
entamé en septembre 1998 avec l'accord de
Lizarra-Garazi.
Une
majorité parlementaire
conditionnelle
Le
président du gouvernement de la
Communauté Autonome Basque, Juan-Jose
Ibarretxe, dont l'autorité s'exerce sur les
3 provinces d'Araba, Bizkaia et Gipuzkoa, a,
dès l'annonce de l'attentat, pris la
décision de rompre l'accord de
législature conclu en mai 1999 avec EH.
Selon cet accord de collaboration parlementaire, la
coalition de la gauche abertzale ne participait pas
au gouvernement, composé uniquement de
nationalistes de EAJ et de EA, mais assurait
celui-ci de son soutien, pour garantir une
majorité abertzale au Parlement Basque, face
aux élus succursalistes des partis espagnols
(Partido Popular - PP et Partido Socialista Obrero
Español / Partido Socialista de Euskadi
-PSOE / PSE) et aux pseudo-régionalistes de
la province d'Araba (Unidad Alavesa -
UA).
Sans
avoir à faire un effort d'analyse
démesuré, on pouvait se rendre compte
que, avec cet accord de législature, la
ligne de conduite adopté par EH était
la suivante: je ne soutient que ce qui me convient
et je ne me commet pas dans des décisions
gouvernementales qui n'aurait pas l'agrément
de ETA ou qui pourrait heurter ma base
électorale la plus intransigeante. En
d'autre termes: un pied dedans, un pied dehors et
la possibilité de faire une pression
constante sur le gouvernement EAJ - EA, avec cette
majorité parlementaire tout à fait
conditionnelle. En adoptant cette position, EH, en
outre, restait fidèle à un credo
tenace selon lequel la voie institutionnelle doit
toujours être un prolongement fidèle
de la mobilisation populaire, des mouvements
sociaux et, en fait, leur être
subordonnée. Un principe qui, pour
séduisant qu'il puisse paraître de
prime abord, ôté en fait toute
possibilité d'initiative, toute
prétention d'autonomie à des
élus et à des institutions,
considérés comme simples courroies de
transmission.
Le
"militaire" reprend le pas sur le
"politique"
Exit
donc, l'alliance conjoncturelle pour une
majorité abertzale. Le Lehendakari
(président) Ibarretxe a exigé de EH
qu'il condamne l'attentat de Madrid s'il voulait la
réintégrer mais, en disant cela, il
n'avait sans doute pas grande illusion. En effet,
il est manifeste que l'axe ETA - Herri Batasuna -
Euskal Herritarrok et les structures ou
associations qui gravitent autour, sont aujourd'hui
revenus - si tant est qu'ils l'aient jamais
quittée - à une stratégie de
rupture avec Madrid, à une phase de
confrontation dure, où la lutte armée
redevient la pierre angulaire. C'est à
nouveau le "militaire" qui prend le pas sur le
"politique". ETA est décidé à
être derechef au centre du contentieux Etat
espagnol - Pays Basque et tient à
démontrer qu'aucune avancée ne se
fera sans son assentiment, qu'aucune solution
politique ne pourra être viable sans que
l'organisation ne lui donne son aval. Avant le
lancement du mouvement de grève de la faim
des prisonniers politiques, avant l'annonce de la
fin de la trêve, avant la manifestation
à deux voix discordantes de Bilbao, avant
l'attentat de Madrid et les tentatives
avortées qui l'ont
précédé, un autre signe avait
montré que le climat politique était
en train de se durcir: la décision de EH de
boycotter les élections au Parlement
espagnol qui auront lieu le 12 mars. Là
encore, on retrouve le postulat dur selon lequel il
n'y a rien à attendre de la participation
aux institutions de l'ennemi, synonyme au mieux de
perte de temps, au pire de compromission. Pour EH,
le "boycott actif" des élections du 12 mars
est une démarche certes plus rupturiste que
la participation mais - et ceci est moins avouable
- elle est surtout plus en phase avec le retour
à une stratégie de rupture, où
la lutte armée joue un rôle de premier
plan.
Une
page à peine écrite et sitôt
tournée
Sans
vouloir tirer une conclusion définitive et
en espérant se tromper, il semble bien
qu'une page se soit à nouveau tournée
en Pays Basque Sud, celle où il
commençait à être écrit
que les forces abertzale pouvaient faire front pour
mettre à mal l'attitude obstinée de
Madrid à ne pas reconnaître un droit
imprescriptible: celui du peuple basque à
l'autodétermination. Sans doute, les
responsabilités qui nous ramèneraient
à une situation d'avant l'accord de
Lizarra-Garazi seraient-elles partagées,
avec par exemple des blocages et certaine
pusillanimité du coté des partis
nationalistes dits "modérés", mais on
retiendrait surtout que la gauche abertzale n'aura
pas su, voulu ou pu se poser la question de la
place et du rôle de la violence clandestine
dans un processus de lutte de
libération.
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