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"Lettre du Pays Basque"


Offensive de ETA: un bateau ivre qui va vers le naufrage
Par Allande Socarros, journaliste au quotidien en langue basque "Egunkaria"


Samedi 12 août 2000


"Espagne, la guerre de l'Eta", La Repubblica, 09.08.2000

E
ntre le 21 Janvier et le 29 Juillet 2000, ETA a perpétré 17 attentats, dont 10 durant le seul mois de Juillet, et a tué 7 personnes. Trois autres personnes ont réchappé de la mort, après la découverte d'une bombe-ventouse sous leur voiture. Ce mardi 8 Août, jour terrible s'il en sera un: à peine vient-on d'apprendre que 4 membres de ETA sont morts, déchiquetés dans l'explosion de leur voiture, que déjà la mort frappe ailleurs: Jose Mari Korta chef d'entreprise et président de la fédération patronale de la province de Gipuzkoa (Adegi) est tué à Zumaia, par l'explosion d'une voiture piégée garée à proximité de la sienne. Mais il était dit que cette journée n'avait pas encore son saoul de sang, car une autre voiture piégée explosait le soir dans un quartier de Madrid, blessant 11 passants. Le lendemain, l'organisation clandestine choisissait une cible plus "conforme" à la guerre qu'elle livre à Madrid, en tuant un sous-officier de l'armée espagnole à Berriozar (Navarre).

Terrible litanie d'une violence clandestine qui s'emballe, monstrueuses conséquences de deux stratégies dogmatiques qui s'affrontent, effrayante haine de deux camps qui pleurent chacun ses morts et vénèrent ses seuls martyrs, drame de toute une société qui se demande comment elle pourra construire une avenir de justice, de paix et de liberté après tant de sang versé, tant de souffrances endurées, tant de violence répandu. Les mots paraissent dérisoires, tant ils sont si peu aptes à dire l'indicible. Ce qui se passe aujourd'hui en Pays Basque Sud et dans l'Etat espagnol dépasse l'entendement, les garde-fous ont sauté, la folie règne en maître.

Car c'est bien de folle dérive meurtrière qu'il faut parler en se référant à la campagne actuelle de ETA. Une déraison qui reste certes politique dans ses fondements et ses objectifs, mais une déraison quand même. L'abertzale que je suis, le militant engagé que j'ai été et dont les convictions demeurent intactes ne peut pas rester silencieux devant ce déferlement d'inhumanité. Le silence a toujours fait le lit des barbaries, les soutiens inconditionnels sont les remparts des totalitarismes, l'aveuglement justifie toujours l'injustifiable.

Les espagnolistes maîtres de l'autonomie ?

Quels peuvent donc être les objectifs que poursuit ETA dans cette offensive sans précédent? Mon analyse n'aura valeur que d'hypothèse, une parmi d'autres, tant il apparaît difficile de cerner la stratégie d'une organisation clandestine qui, plus que jamais, s'arc-boute sur ses certitudes. A mon sens, ETA vise ce que j'appellerai la politique du pire, c'est à dire une situation politique, au niveau du Pays Basque Sud et de l'Etat espagnol, dans laquelle sa stratégie militaire sera la seule référence de la lutte abertzale.

Pour parler plus clairement, il semblerait que ETA cherche à toute force à jeter à nouveau le Parti Nationaliste Basque (EAJ-PNV - démocrate chrétien), au pouvoir dans la Communauté Autonome Basque (3 provinces sur 4), dans les bras du Parti Socialiste d'Euskadi, succursale basque du Parti Socialiste Ouvrier Espagnol (PSOE). Ce serait là un objectif à court terme mais le fin du fin consisterait, par rejet populaire d'une violence tout azimuts, à faire perdre la majorité au Parlement Basque (Legebiltzarra) et donc , de facto, à la présidence du gouvernement autonome (Eusko Jaurlaritza), aux forces nationalistes qualifiées de modérées.

Si ce scénario catastrophe se réalisait, ce serait la première fois, depuis l'instauration de l'autonomie, que le gouvernement des 3 provinces basques d'Araba, Bizkaia et Gipuzkoa échapperait aux nationalistes historiques du PNV. Ce n'est pas du tout une improbabilité, tant le Partido Popular (PP - droite conservatrice espagnole) a progressé, en terme électoral, dans la Communauté Autonome Basque. Le PP majoritaire, avec ou sans l'appui du PSOE - dans une configuration union sacrée des "démocrates" contre les violents, tout est possible - la présidence de la communauté autonome reviendrait à Jaime Mayor Oreja, l'actuel ministre de l'intérieur du gouvernement central de José Maria Aznar. Un faucon parmi les faucons.

Un bateau ivre qui va vers le naufrage

Si l'hypothèse que je formule a quelque vraisemblance - mais je ne demande qu'à me tromper - ETA est en passe de réussir la première partie de sa stratégie de l'affrontement sans concession. Déjà les anathèmes et les insultes sont à nouveau de mise contre les responsables du PNV accusés de se préparer à pactiser avec les forces espagnolistes (alors même que ETA fait tout pour que cela se réalise...), les batzoki (lieux de réunion des cellules de base du PNV) sont à nouveau attaqués, les autobus et les guichets bancaires automatiques ont recommencé à flamber, les rues des grandes villes du Pays Basque Sud reprennent des allures de Belfast.

Belfast... La référence est, de ma part, tout à fait volontaire. Car ce climat de guerre civile larvée, cette volonté de cimenter un antagonisme total entre deux camps inconciliables, celui des 'vrais' abertzale et celui des espagnolistes alliés aux 'réformistes' tout justes bons à gérer une autonomie au rabais, cette glorification manichéenne de la lutte abertzale matissée de culte des martyrs, tout cela peut se traduire par un barbarisme certes hideux mais hélas bien significatif d'une réalité: l'ulsterisation.

Dans cette perspective du pire, ETA ne semble y voir qu'avantages. L'organisation clandestine se réaccaparerait l'étiquette de la seule vrai force de résistance à l'ennemi espagnol et elle resterait, surtout, seule à la barre. Même si c'est celle d'un bateau ivre qui va vers le naufrage.


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