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Naissance d'un Etat-Nation. Fin de rêve
par Enrico Porsia et Oreste Scalzone


1. Nations, Etats et révolutions

Quel est le bilan d'un grand nombre de "guerres d'indépendance", ou de "libération nationale", qui à partir de l'après-guerre, à l'intérieur du processus de "décolonisation", ont conduit à la naissance de nouvelles Nations? Ou, plus pertinemment, plus précisément, de nouveaux Etats-Nations?

Si nous n'observons que la sphère francophone, nous voyons défiler des exemples qui vont du "Socialisme à l'africaine", - où il a été instauré un égalitarisme vers le bas; la pauvreté au peuple ! - à des fantoches occidentalistes, infusions de vieilles chefferies et de nouvelles hiérarchies perverties, version caricaturale du modèle "démocraties politiques".

Nous voyons des fiefs personnels, des velléités tiers-mondistes telles que celle de l'Algérie de Boumedienne, qui, en même temps, continuait à maintenir la grille d'un système administratif et d'ordre public - hérité du Bonapartisme, comme la Gendarmerie - combiné à l'hypnose stérile, bloquée et clientéliste d'une bureaucratie à la soviétique.

Nous voyons, encore, des entités étatiques qui ont épuré, raboté, des entités ethno-culturelles, et ceci, tant dans la version socialiste que dans celle occidentaliste.

Nous voyons enfin, que tous ces nouveaux Etats sont toujours et de toute façon pleinement intégrés dans le marché mondial; dans les flux de capitaux, les flux financiers, les flux, plutôt d'investissement que de marchandises.

Les populations en question n'ont pas accès à beaucoup de biens...
On a ainsi réussi à pérenniser un type d'échange inégal.

En tout cas, les produits des anciennes colonies continuent à se brader au-dessous de leur vrais prix.
Il faudrait donc être aveugles pour ne pas voir que la décolonisation a été la grande affaire des vieux colonialistes.

Outre le maintien de l'exploitation matérielle sur les hommes, sujets de ces nouveaux Etats, ils ont réussi aussi à exporter un modèle de reproduction d'économie et de politique, des relations d'exploitation et de domination anciennes, modernes, post- ou ultra-modernes.

Ils ont exporté des modèles d'économies politiques, de relations de pouvoir, de fabrication de modes de vie, de mentalité, de "subjectivité"...

Ils ont imposé, et rendu même conceptuellement indépassable, la forme-Etat, comme unique possibilité d'exister en tant qu'entité, pour un peuple, une nation.

Agissant ainsi, non seulement on peut continuer à contrôler économiquement un pays; mais en plus, en le "libérant", en lui offrant une "indépendance" prisonnière de la toile d'araignée de la forme-Etat; on peut lui coloniser, enfin... Le rêve.

2. Un cas exemplaire

Par quoi a été colonisé, balayé, le mythe chassidim du retour, les rêves des promoteurs d'Israël, des premières communautés anarcho-communistes à l'époque d'Emma Goldmann, des kibboutz de frontière?

Anéanti, balayé par l'aplatissement, l'emprisonnement, l'identification, du peuple Israélite dans l'empreinte génétique du 'State of Israel', conformé par la double détermination: théocratique et laïco-moderne, à la fois.

Essayons de comprendre.

Si nous écoutons un Palestinien.
Il nous dira "Sur ces terres, avant, c'est nous qui y étions. Ils nous ont chassés pour faire Israël. Cette terre nous appartient".
Il a raison.

Puis, nous écoutons un sioniste qui nous explique, au contraire, qu'avant d'avant, c'était son peuple qui vivait sur ces terres, et que c'était lui qui en a été chassé le premier.
Et il a raison.
Lui aussi.

Or, qu'elle est la vérité la plus vraie?
L'antérieure ou celle du statu quo?
Elles sont vraies, toutes les deux.

Le problème est ici.
La monstruosité c'est d'accepter l'engrenage du ralliement.
Le piège est ici: par un effet de miroir, chacun applique ses critères de légitimité et déifie sa propre raison en la présentant comme "La Raison".

Pourquoi sommes-nous contraints à prendre position, quand chacune de ces vérités est vraie?

Seul des irresponsables peuvent ne pas se rendre compte qu'entre deux raisons absolues, il n'y a que danger, qu'entre deux raisons absolues il n'y pas que la guerre:
Il y a la guerre totale, la guerre d'anéantissement, celle qui doit dénier toute reconnaissance à "l'ennemi"; "la guerre juste", forme moderne de la guerre sainte.
Pendant des siècles pourtant, Arabes et Juifs ont vécu sur les mêmes terres, sans guerre.
Jusqu'à un certain moment, donc, les deux raisons avaient la possibilité d'être… En paix.
Reconnues et respectées en tant que "raisons".

Que s'est-il passé?
Qu'est il en train de se passer aujourd'hui, où il existe un Etat et demi dans ce pays?
Il se passe qu'il suffit des "kamikazes"...

Si nous écoutons un jeune du Hammas, que nous dit-il?
"Regardez dans quelles conditions de sous-hommes ils nous font vivre!"
Il a raison.
Et Arafat, de son côté, lui, il est obligé d'appliquer une répression peut-être plus violente encore que celle qu'aurait pratiqué la police israélienne.

Aujourd'hui, Arafat n'a plus le libre arbitre.
Il se dit, "si je ne le fais pas, moi... C'est Israel qui va le faire. Et ce sera pire".
Il a raison.

Et Barak, le Premier travailliste, que se dit-il?
Il se dit que si Arafat ne le fait pas bien,
il devra le faire lui-même.
Parce que sinon... En tout cas, la droite du Likoud le ferait après les élections, et ce serait encore pire.
Il a raison.

Ils ont tous raison.

Et ils sont tous otages, prisonniers d'un engrenage qui ne prévoit pas le choix, mais qui exige de se rallier.
Tous otages du système étatique, tous uniformisés derrière la logique du "moins pire" transformée en Bien absolu.
Tous cachés derrière un réalisme qui oblige toujours à abdiquer et toujours au nom du...
…"C'est le moins pire..."

3. Marchands de rêves

Dans l'espace publique, dans le marché de l'Opinion il y a beaucoup d'apprentis sorciers, dupes d'eux mêmes, qu'il soit en Algérie ou en Afghanistan, en Bosnie ou en Tchétchénie ou un peu partout.

Il y a ceux qui applaudissaient l'Armée Rouge, "porteuse de modernité aux femmes afghanes."

Ceux qui "supportaient" les intégristes afghans face à l'envahisseur soviétique, mais n'assumaient pas le cocktail "néo-féodal" de la nouvelle république islamique: despotisme, loi du talion, et femme bâillonnée par un tchador obligatoire.

Ceux qui, avant, étaient avec Saddam quand, déjà, il était un agresseur. C'était contre l'Iran de Khomeini, le "danger de l'Islam".

Ceux qui, avant, s'enflammaient pour les Ayatollah et puis se repliaient sans explication soit sur Saddam, soit sur Assad, en croyant que l'enseigne du Djihad anti-Occident était passée dans les mains de l'un ou de l'autre.

Ceux qui se ralliaient au "Nouvel Ordre Mondial" contre le démon Saddam quand, chose bien plus grave que de gazer les populations Kurdes, il s'emparait du pétrole de l'Emir du Koweït.

Ceux encore, qui sont plus castristes que Fidel, quand Fidel Castro lui-même déclare publiquement "les flics sont tous pareils, y compris les miens..."

Tous ceux qui font de la contrebande "d'engagement" sous forme de paris machiavéliques. Pour eux, le ralliement se passe ou bien avec les plus forts, parce qu'ils offrent des meilleures garanties, ou encore plus cyniquement, avec ceux qui reçoivent les bombes sur la figure: ainsi, on ne se trompe pas, et on peut dealer radicalités, générosités ou solidarités à bon marché, sur la peau des autres, sans rien risquer.

Enfin, ils abjurent toujours, publiquement ou par omission, mais, où est la différence?
Ils abjurent tout de même, mais ils le font avec la fierté de ceux qui ne trahissent jamais.

Il y en a aussi d'autres, eux, ils ont la solution dans la poche, toute prête comme une banderole de manif.
Ce sont ceux de l'"Etat laïque, multiculturel, multiconfessionnel, démocratique et progressiste". Pour le réaliser, ils appellent toujours Salomon, que ce soit Clinton ou le Directoire Mondial, qui arrive, et qu'est-ce qu'il fait?
Il n'a pas de choix, lui non plus.

Il fait ce que fait tout le monde: il garantit avec la force.

Il s'auto-garantit, avec la force et l'idéologie; en injectant tout de même, avant de s'en aller, le virus de la reproduction de la forme-Etat.
Nécessaire conjugaison dans les combinaisons les plus variées, "sang" et "terre".
"Jus sanguinis" et "Jus solis", communauté et société, identité et monopole de la souveraineté.

Encore une théologie qui prétend à la totalité.

Encore la "guerre juste", celle qui ne peut que poursuivre un même sujet en hybridant les codes d'ennemi, criminel, hérétique, bouc émissaire.

Jusqu'ici nous pourrions penser être face à la énième variation sur le thème et l'éternel refrain de la chanson anarchiste: mais bien au-delà, nous nous situons, dans les concepts et dans l'action, pour la critique de l'économie politique de la forme-Etat.



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