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Un
étrange objet nommé "Europa"
Contrairement aux attentes fédéralistes d'antan, tout laisse croire que l'Union Européenne ne sera jamais une "fédération". Même la naissance de la monnaie unique n'entraînera pas avec elle la naissance des "États Unis d'Europe". Actuellement, "l'Europe", s'esquisse sous forme d' "objet" politique bizarre, qui probablement ne deviendra jamais un "État". Les États nationaux garderont toujours une emprise de contrôle et de direction substantielle mais, en même temps, "l'Europe" conditionnera de plus en plus la vie économique et sociale de chaque État européen. Cet "objet" se présente en forme de système hybride et complexe de souverainetés multiples et entrecroisées. C'est un "objet" tout à fait différent de l'État (national) dont nous avons connu la généalogie et la formation historiques, et dont les catégories constitutives manifestent leur inadéquation à saisir et réfléchir le processus européen. Cet "objet" ne pourrait se rattacher, au moins en apparence, qu'à une configuration d'antan : le système politique de l'Europe du moyen âge, où les sphères d'autorité diverses (empereurs, princes, villes, etc.) se superposaient, l'une n'excluant toutefois jamais l'autre. Pour exister, cet "objet" étrange a besoin, aujourd'hui et demain, d'un noyau dur qui, en présence d'un processus d'intégration est et sera centré sur les États les plus forts (au présent, l'Allemagne et la France), sur leur accord réciproque, sur leur capacité de dépasser les différends concernant les points de vue et les intérêts respectifs. C''est un fait qu'une véritable discussion politique sur l'Europe a été remplacée par un débat portant sur les paramètres de Maastricht et sur les délais et modalités d'accès à la monnaie unique. L'Union Monétaire devrait cependant confirmer qu'il n'aura pas de sauts "politiques" réellement significatifs, ni d'écroulements non plus, mais, au contraire, un renforcement ultérieur du contrôle du processus d'intégration européenne dans les mains des États les plus forts. 2. La souveraineté et le citoyen Il est pourtant indéniable qu'on est en présence d'une réelle exténuation du concept d'État-nation tel qu'il s'est historiquement constitué. La véritable "atteinte" à la vie, à la légitimité de l'État-nation demeure ailleurs. En fait, on pourrait même soutenir, en forçant un peu l'analyse, qu'en cette période qui questionne son mode de survie, l'État-nation cherche à l'extérieur soit cette légitimation qui à l'intérieur a du mal à retrouver un nouveau élan soit une justification de mesures qui répondent à des impératifs économiques et policiers qui vont à l'encontre des attentes du peuple habitant sur son territoire. En réalité, le déclin de l'État-nation se développe en son propre sein. C'est le nexus naissance/souveraineté qui est en train d'imploser. Le concept d'État-nation renvoie à un État qui fait de la naissance même la source de sa souveraineté : sa naissance devient immédiatement nation et le sujet de droit se découpe sur la figure du citoyen. Il y a certes déjà beaucoup à dire sur ce citoyen-sujet-de-droit mais, contentons nous de rappeler que droits et devoirs, pouvoirs et assujettissements trouvent leur raisons dans l'identité entre homme et citoyen, entre droits de l'homme et droits du citoyen. C'est donc le citoyen qui fait figure de conditio sine qua non. La situation de nos jours illustre un nombre croissant de personnes (réfugiés, immigrés, laissés pour compte, etc.) dépourvues, de jure ou de facto, des habits du citoyen. Ce sont ces individus qui, brisant concrètement ladite identité jouée comme fiction originaire de la souveraineté, menacent l'appareil constitutif de l'État-nation. Même s'il n'y a jamais eu coïncidence parfaite entre résidents et citoyens, cette non-représentation à l'intérieur d'un territoire n'avait jamais pris des proportions si importantes du point de vue quantitatif et qualitatif, dans les faits et dans les consciences. La triade État-nation-territoire est alors révolue. Le territoire est un espace qui renvoie au delà du concept de nation, et par conséquent la souveraineté puise actuellement sa légitimité sur un peuple dont les citoyens, plus précisément les citoyens ayant et exerçant leurs droits, sont une unité de mesure de plus un plus insuffisante à représenter le tout résident. Un véritable noeud gordien à défaire, que les dispositions d'urgence mises en oeuvre ne savent de par leur nature même ni saisir ni traiter. Car l'urgence c'est une catégorie qui, par définition, est incapable de toute pensée. L'urgence fixe son objet dans son apparence et le cible par des remèdes qui se bornent aux effets (peut être vraiment insoutenables pour un système donné) sans s'attaquer point aux causes. Lesquelles peuvent coïncider avec les catégories fondatrices du système même... 3. Une théorie simpliste Dispositions, directives, recommandations, négociations, compromis, agences de régulation et de contrôle indépendantes : l'Union Européenne actuelle demeure surtout un produit du droit, en l'espèce du droit communautaire. Il joue le rôle de pouvoir constituant anomal d'un organisme qui ne se pose même pas la question d'une "carte fondamentale", et qui n'a rien à voir avec les constructions politiques classiques. Ce qui a été mis en oeuvre, au détriment d'une pensée sur les grands concepts politiques, c'est une pratique concrète qu'on pourrait rattacher à une sorte d' "évolutionnisme progressif", de "fonctionnalisme" fin en soi : ça marche parce que ça marche, et plus ça marche, tant mieux. C'est l'exécution d'une théorie simpliste qui dicte banalement que tout pas entraîne d'autres pas, et qui propose des moyens sans fins politiques traditionnels au sens propre. Dans un sens commun acquis, ça serait le chapeau qui recouvrerait les têtes (brisées) des différents ensembles citoyens. C'est du matériel explosif, car, que de continuer à ne pas penser l' "objet" (européen) et les "objets" (nationaux) de manière politique et dialectique à la hauteur de la tâche, on finit par approfondir et élargir les contradictions en oeuvre, à ne pouvoir plus les ménager, et à faire éclater la nouvelle et les vieilles têtes. Trop grand écart, donc, entre dimensions des problèmes à résoudre et étroitesse de vues employée. C'est là le caractère principale, le manque presque organique, de l'actuelle Union Européenne in progress. C'est peut être là aussi, dans cette absence trop lourde de valeur d'acteurs politiques qui se figent dans le vide conceptuel de l'intendance, qu'il faudrait chercher l'hostilité grandissante d'en bas à cet "objet" bizarre et vague. Et, pourtant, incontournable... |
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