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CHAPITRE
2 |
Mercredi 5 avril 2000 |
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Avec le bonapartisme et la dictature militaire, le fascisme est une des formes classiques de l'État capitaliste d'exception. Néanmoins, sa spécificité ne résulte pas de la soudaine apparition sur la scène politique de partis et mouvements de type fasciste, mais de la profonde réorganisation que la résolution de la crise hégémonique de la bourgeoisie impose à l'ensemble des appareils étatiques et au régime politique. De même que l'apparition d'un leader charismatique ou providentiel n'explique pas le surgissement du bonapartisme, l'émergence de groupes fascistes ou fascisants ne permet pas de comprendre la formation d'un État fasciste. En effet, la caractérisation d'un État ne peut se faire, du moins du point de vue marxiste, à partir des attributs des dirigeants politiques ou des groupes et partis qui agissent sur la scène politique. Il est quasiment certain que la majorité de la classe politique des régimes militaires du Cône sud était fasciste. Il est tout aussi évident qu'existaient des groupes organisés liés à l'appareil d'État et se réclamant de cette idéologie. Néanmoins, lorsque l'on cherche à qualifier ces gouvernements comme des formes de l'État capitaliste, ces caractéristiques se révèlent secondaires et elles se trouvent théoriquement subordonnées aux fondements structurels sur lesquels repose la métamorphose autoritaire de l'État: les nécessités du mode de production capitaliste dans une phase spécifique de son développement et de la lutte des classes, c'est-à-dire, le caractère de sa crise politique. Mais le fascisme est aussi quelque chose de plus qu'une des formes exceptionnelles de l'État capitaliste; à l'instar du bonapartisme qui est, en même temps, un concept théorique capital dans la théorie politique marxiste, il ne peut être utilisé de façon imprécise, comme s'il était une étiquette efficace pour blâmer les gouvernements répressifs. Quelles restrictions découlent de ceci? Principalement une: la nécessité de comprendre que le fascisme est une catégorie historique et non un concept abstracto-formel. Ce que nous proposons consiste à assumer pleinement le caractère historique du fascisme comme État capitaliste d'exception et, ce faisant, à introduire dans notre discours des éléments conceptuels relatifs à l'historicité du phénomène. À l'inverse de la confusion stérilisante produite par certaines interprétations du fascisme, celui-ci apparaît comme une forme spécifique de contre-révolution bourgeoise. Il ne s'agit pas de l'unique modalité de réaction des classes dominantes, dans la mesure où la dictature et le bonapartisme constituent d'autres exemples de réponses réactionnaires auxquelles a eu recours la bourgeoise au cours de ses affrontements avec le prolétariat. Mais nous avons bien affaire à une modalité particulière de réaction bourgeoise, dont les aspects inédits ne furent pas compris à temps par les organisations politiques de la classe ouvrière. C'est dans ce sens qu'il faut entendre l'éclairante - mais hélas peu écoutée - critique que Léon Trotski formula à l'encontre de la direction du Parti communiste allemand qui, à la veille de l'arrivée de Hitler au pouvoir, répétait l'erreur commise par la fraction bordiguiste du Parti communiste italien: celle de voir dans le fascisme une simple répétition de l'archiconnue "réaction capitaliste". Ce qui contribua à laisser le prolétariat allemand dans l'indifférence devant les différents types de réponses réactionnaires mises en oeuvre par la bourgeoisie (4). Plusieurs intellectuels et dirigeants politiques du mouvement ouvrier européen surent également percevoir l'originalité et la spécificité du fascisme. Outre Trotski, il faut citer Clara Zetkin, Antonio Gramsci et Palmiro Togliatti. Ce n'est pas le lieu ici de proposer une présentation synthétique des réflexions gramsciennes sur le problème du fascisme qui sont fondamentales pour la science politique marxiste et pour l'étude de l'État capitaliste. En cela, elles dépassent les limites d'une discussion sur le fascisme. Nous voudrions seulement souligner ici que, contrairement à l'opinion alors dominante dans son parti et représentée par Bordiga, Gramsci vit dans le fascisme un phénomène original, une forme distincte de réaction bourgeoise qui avait réussi à appuyer son offensive antiprolétarienne sur la mobilisation et l'organisation de la petite bourgeoisie, l'unique classe "territorialement nationale" de la formation sociale italienne. Comme réaction capitaliste, disait Gramsci dans ses thèses de Lyon, le fascisme a gagné l'appui de l'ensemble des classes dominantes, tandis que sa base sociale se recrutait dans la petite bourgeoise urbaine et dans la nouvelle bourgeoise agraire surgie du développement du capitalisme au Nord (5). En ce qui concerne la nécessité de reconnaître la spécificité du fascisme, Togliatti a également formulé des observations pertinentes qui méritent d'être attentivement examinées. Dans son bref essai À propos du fascisme, écrit en 1928, Togliatti critique durement ceux qui au lieu d'analyser le phénomène se limitent à "l'exposition de généralités totalement abstraites" et qui, par conséquent, ne conservent qu'un lien ténu avec la réalité. Le virage postérieur de Togliatti et sa lamentable adhésion aux thèses staliniennes du "social-fascisme" n'invalident pas la justesse de ses premiers commentaires, dont la citation suivante peut donner un aperçu: "Avant tout, je veux examiner l'erreur de généralisation qui est commise de façon courante quand on fait usage du terme "fascisme". Il est devenu coutumier de désigner par ce mot toute forme de réaction. Quand un camarade est détenu, quand une manifestation ouvrière est brutalement dissoute par la police..., en toute occasion, lorsque sont attaquées et violées les dites libertés démocratiques consacrées par les constitutions bourgeoises, on entend crier: "Ceci est du fascisme! Nous sommes en plein fascisme!" Or il est important de préciser les choses: il ne s'agit pas d'une simple question de terminologie. Si l'on considère qu'il est juste d'appliquer l'étiquette de fascisme à toute forme de réaction, alors c'est vrai. Mais je ne vois pas quels avantages cela peut nous apporter, sinon, peut-être, en terme d'agitation. La réalité renvoie à autre chose. Le fascisme est une forme particulière, spécifique de la réaction; et il est nécessaire de comprendre parfaitement en quoi réside cette particularité." (6) Ce survol des contributions de Gramsci, de Togliatti et de Trotski illustre la nécessité de rappeler la spécificité du phénomène fasciste comme forme particulière de contre-révolution bourgeoise ayant une base populaire. D'autre part, leurs observations sont claires sur la nécessité du dépassement, dans le cadre de l'analyse de l'État capitaliste, de la polarité schématique et abstraite qui réduit les formes de ce même État soit à la démocratie bourgeoise - la présumée "normalité" de l'État capitaliste - soit au fascisme, supposé "exceptionnel". En réalité, la dichotomie démocratie ou fascisme appauvrit plus qu'elle n'enrichit l'analyse de la multiplicité des formes étatiques à partir desquelles la bourgeoisie peut imposer et organiser sa domination. De plus, elle limite l'étude des nouvelles formes de domination enfermant les régimes dictatoriaux d'Amérique latine à l'une des trois formes classiques de l'État d'exception - le bonapartisme, la dictature militaire et le fascisme - alors que nous sommes peut-être en présence d'une nouvelle forme, non assimilable à aucune de celles ayant préexisté. Pour dépasser les analyses formelles qui s'appliquent à l'Amérique latine, il nous semble primordial de revenir, en quelques mots, sur ce qu'a représenté l'expérience classique du fascisme dans les pays européens, c'est-à-dire là où ses structures et ses processus se révélèrent avec le plus de netteté. En premier lieu, nous dirons que le fascisme se situe historiquement dans la période de maturation et de crise de la phase classique de l'impérialisme dont la caractérisation de base, telle qu'elle fut exposée par Lénine en 1916, identifiait cinq traits essentiels: a) la concentration de la production et du capital, la création de monopoles et la progressive disparition du marché compétitif; b) la fusion du capital bancaire et du capital industriel et l'apparition du capital financier; c) l'exportation de capitaux et la recherche de nouvelles possibilités d'investissement, d) la formation d'associations internationales monopolistiques de capitalistes qui se répartissent le monde; e) l'achèvement du partage territorial entre les puissances capitalistes les plus importantes, dans l'objectif de s'approprier les marchés extérieurs et de s'assurer l'approvisionnement en matières premières (7). En second lieu, il paraît important de souligner que dans les formations sociales dans lesquelles le fascisme acquit son expression la plus achevée - l'Allemagne et l'Italie -, un net développement du capitalisme avait fait émerger une bourgeoisie monopoliste nationale comme fraction prédominante de l'économie, mais que cette bourgeoisie ne se projetait pas avec la même intensité au plan de la superstructure politique. Étant donné les conditions en vigueur durant la phase classique de l'impérialisme, le modèle de l'accumulation capitaliste impliquait nécessairement la recherche et le contrôle de marchés extérieurs. Tout ceci convergea pour engendrer un des rejetons les plus importants de l'impérialisme: le colonialisme (8). Dans ce contexte, l'État fasciste peut être vu comme l'édification réalisée sur les décombres d'une offensive révolutionnaire frustrée de la classe ouvrière et sur les épaules d'une mobilisation massive de la petite bourgeoisie qui, ruinée et déclassée par la concentration croissante de l'économie capitaliste, se constitue en force sociale. La fraction dominante de la bourgeoisie, au moins durant cette première étape, n'a pu contrôler la mobilisation de ces couches populaires. Malgré sa dimension d'"amalgame contradictoire", l'idéologie fasciste représentait alors une tentative de remplacement de la vieille idéologie libérale - propre à l'époque du capitalisme compétitif - par une idéologie qui s'ajustait plus précisément aux circonstances particulières que traversaient les pays européens d'industrialisation "tardive". De façon confuse et ambiguë, la porte fut ouverte à une critique réactionnaire de la démocratie libérale et des institutions types de cette forme d'État. Le Führerprinzip, le parti unique, le contrôle des moyens de communication, l'éducation et la famille, la suppression des partis et des syndicats autonomes furent l'une des facettes d'une idéologie nationaliste, raciste et totalitaire discernable à partir de la pratique politique des régimes fascistes plus qu'au travers d'une pure expression conceptuelle. En relation avec ce qui vient d'être dit, l'État corporatif et totalitaire s'est inscrit dans un contexte idéologique marqué par la prolifération de doctrines élitistes et antidémocratiques qui exercèrent une profonde influence sur le climat idéologique international (9) des années 20 et 30. La crise générale du capitalisme et sa "solution" fasciste accélérèrent la croissante étatisation de l'ensemble de la société. L'autorité de son bras répressif se conjugua avec la supériorité, selon les cas, d'une branche particulière de l'armée, de l'administration ou de la police politique (10). La croissance hypertrophique de la bureaucratie a été le reflet du déséquilibre entre les diverses fractions au sein du bloc dominant, ainsi que des effets d'une pratique de cooptation partidaire et de "désignations" autoritaires effectuées par en haut, à la marge des critères "rationnels-légaux" de l'organisation administrative; ces contradictions minèrent l'homogénéité de l'État fasciste. A suivre - chapitre 3 - Les dictatures militaires de nouveau type
Notes 4. Trotski (Léon), Fascism. What it is and how to fight it, New York, Pathfinder Press, 1972, p. 8-9 5. Les thèses gramsciennes, approuvées par le troisième congrès du Parti communiste italien réuni à Lyon en janvier 1926, se trouvent dans "Il fascismo e la sua política". Cet article a été reproduit dans le recueil de notes et d'articles d'Antonio Gramsci, édité par Enzo Santarelli et intitulé Sul Fascismo, Rome, Riuniti, 1973, p. 304-310. Dans cette anthologie sont également reproduits "Il popolo delle scimmie" (p. 96-99), "Italia e Spagna" (p. 105-107), "I due fascismi" (p. 133-135) et "Discussioni nel carcere di Turi" reconstruites par Athos Lisa, camarade de parti de Gramsci et prisonnier, comme lui, dans la prison de Turin (p. 431-435). Autre texte gramscien d'importance capitale pour l'analyse du fascisme italien: "La crisi italiana", originellement publiée par L'Ordine Nuovo du 1er septembre 1924 et reproduit dans l'anthologie réalisée par Franco de Felice et Valentino Parlato, La Questione Meridionale, Rome, Riuniti, 1972, p. 89-104. Au fil de ces travaux, écrits entre 1921 ("Il popolo delle scimmie") et 1930-1931 (les discussions tenues dans la prison de Turin), il est possible de noter certaines variations quant à l'importance que Gramsci accorde aux bases sociales du fascisme comme mouvement de masse puis, après la Marche sur Rome, comme forme d'État: ces variations reflètent, sans nul doute, les différentes phases traversées par le fascisme, depuis sa constitution à Milan jusqu'à sa pleine consolidation en 1924. Les analyses de Gramsci maintiennent le même fil directeur: le fascisme est une contre-révolution bourgeoisie et, en même temps, un mouvement massif de la petite bourgeoisie italienne. 6. Togliatti (Palmiro), La Via italiana al socialismo, Mexico, Roca, 1972, p. 12. 7. Lénine, L'Impérialisme..., p. 113. 8. Sur le problème du colonialisme, du néocolonialisme, du vieux ou du nouvel impérialisme, voir Santi (Paolo), "El debate sobre el imperialismo en los clásicos del marxismo"; Banfi (Rodolfo), "A propósito de "El imperialismo de Lenin"; Alavi (Hanza), "Viejo y nuevo imperialismo".Articles publiés de façon conjointe dans Teoría del imperialismo, Córdoba, Pasado y Presente, n° 10, 1969; Cardoso (Fernando H.), Estado y socieda en America Latina, Buenos Aires, Nueva Visión, 1972, p. 201-216; Barrat Brown (Michael), The Economics of imperialism, Middlesex, Penguin, 1974; Fann (K. T.) et Hodges (Donald C.), Readings in U.S. Imperialism, Boston, Porter Sargent Publisher, 1971. 9. Les écrits de Wilfredo Pareto et des auteurs appartenant à la tradition "élitiste", comme Gaetano Mosca et Roberto Michels, représentent en cela même la projection sur le plan théorique de la perte croissante de prestige que la démocratie politique subissait dans certains secteurs de la bourgeoisie européenne. 10. Une
excellente discussion sur ce point: Anderson (Perry), "The
Antinomies of Antonio Gramsci", dans New Left Review,
n° 100, p. 5-78.
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