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Le fascisme comme catégorie historique:
réflexions à partir des dictatures latino-américaines
par Atilio Borón
En exclusivité sur le net avec l'aimable autorisation des Editions Syllepse, éditeur de la revue "Mauvais Temps". ©Editions Syllepse 2000


CHAPITRE 2

CHAPITRE 3

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Lundi 10 avril 2000


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Les dictatures militaires de nouveau type

Cette discussion n'a de sens que si l'on reconnaît la nécessité de réviser certaines conceptions théoriques prédominantes dans le débat politique et qui ont trop vite conduit à assimiler les différents régimes répressifs d'Amérique latine au fascisme. La réticence exprimée ici à caractériser ces régimes comme fascistes ne recouvre en rien une volonté d'euphémisation, mais repose sur la volonté d'identifier, avec le maximum de rigueur, la nature de classe d'une nouvelle modalité de domination bourgeoise en Amérique latine (11).

Le point de départ ne peut être que la reconnaissance des changements qui se sont opérés sur la scène du capitalisme international et la prise en compte de la permanence des traits qui définissent le capitalisme comme mode de production spécifique. Ce qui s'est écroulé dans les années 60 ne fut pas le capitalisme latino-américain en tant que tel, mais une modalité spécifique par laquelle se produisait l'accumulation capitaliste dont nous nous limiterons ici à énoncer les dimensions les plus marquantes (12).

L'accumulation va se réaliser par des investissements massifs - dans leur grande majorité effectués par des entreprises transnationales d'origine nord-américaine - dans les branches les plus dynamiques du secteur industriel (biens de consommation durables, biens intermédiaires). Cela a entraîné: un changement dans la division internationale du travail; une altération de l'offre globale corrélée aux changements intervenus dans la structure de distribution des capitaux; une concentration et une centralisation renouvelées du processus productif liées à des technologies avancées et à une haute composition organique du capital.

Les taux de profit élevés du secteur "concentré et dynamique" de l'économie ont été maintenus par le biais d'une série de mécanismes qui contrecarrent les effets négatifs dérivés de la haute composition organique du capital. Parmi les plus usuels figure l'augmentation du taux de plus-value, c'est-à-dire une réduction des salaires réels induite par divers mécanismes économiques et financiers (chômage, inflation, etc.). L'augmentation de la productivité agricole apparaît comme un autre moyen de capter une masse importante de plus-value relative; la répression du mouvement ouvrier et l'annulation de ses droits permettent également la réduction des salaires réels et la hausse du taux de profit. Enfin, celui-ci se maintient élevé - dans le secteur le plus dynamique de l'économie - par le biais du transfert de plus-value depuis les secteurs monopolistiques et étanches jusqu'au noyau monopoliste.

La répartition du revenu dans le nouveau modèle d'accumulation possède des caractéristiques bien particulières. Celui des secteurs salariés est rogné - aussi bien ouvriers que petits bourgeois, bien que dans des proportions différentes - au profit de la bourgeoisie. Dans les rangs de cette dernière, s'opère un mécanisme de redistribution au travers duquel les fractions médianes sont spoliées par les secteurs monopolistiques. De son côté, la petite bourgeoisie traditionnelle (les producteurs indépendants) subit également le déclin de ses revenus qui sont phagocytés par les oligopoles. Il s'avère ici important de ne pas tomber dans la tentation de réaliser une analyse "en bloc" des effets du nouveau modèle d'accumulation sur les différentes classes sociales. Ce n'est pas toute la bourgeoisie qui participe de façon égale à cette nouvelle modalité de l'accumulation. Reléguées à un discret second plan, certaines fractions de la bourgeoisie ont à se contenter de songes sur le futur retour du "véritable capitalisme".

Il ressort des considérations précédentes qu'en dépit du fait que le marché interne constitue aujourd'hui l'objectif immédiat des entreprises monopolistes, sa relative étroitesse contribue à orienter la production locale la plus sophistiquée vers les marchés extérieurs dans le but de rendre possible la réalisation du capital. Ce qui implique d'accéder à des marchés non traditionnels et requiert par là-même d'avoir accès à des canaux de financement et de commercialisation habituellement contrôlés par les grands intérêts transnationaux.

Une autre série de caractéristiques complémentaires qui permettent de qualifier cette nouvelle modalité d'accumulation capitaliste concernent l'État. Son rôle se transforme, non pas dans le sens d'un retrait économique vers la sphère de l'initiative privée comme cela est habituellement dit, mais dans celui d'une redéfinition de ses fonctions économiques dans le cadre de la mise en place d'ouvertures économiques et financières susceptibles d'offrir un "climat favorable" pour attirer les firmes transnationales.

D'autres éléments existent: la transformation capitaliste qui affecte la campagne, avec la pénétration des grandes entreprises dans le secteur rural et la promotion d'une réforme agraire "modernisante" qui destitue progressivement la petite pro duction traditionnelle; l'emploi massif d'une technologie de pointe économe de main-d'oeuvre, avec ses conséquences en termes de chômage, de sous-emploi et de croissance d'une armée in dustrielle de réserve; enfin, un endettement externe accéléré qui provient des gigantesques coûts occasionnés par la mise en marche de cette nouvelle modalité du développement capitaliste.

C'est sur ces nouvelles bases économiques qu'ont surgi les dictatures militaires de "nouveau type". Elles n'avaient rien à voir avec les dictatures militaires traditionnelles - du style Trujillo, Somoza, Stroessner et compagnie - ni avec les diverses expériences bonapartistes qui ont marqué la région. Ces nouveaux régimes représentent un phénomène qui ne peut être compris en dehors des paramètres fournis par le nouveau modèle d'accumulation capitaliste, ce qui explique d'ailleurs qu'ils prirent place dans les pays les plus avancés de la zone.

A suivre - 4e et dernier chapitre - Les régimes politiques militaires

CHAPITRE 1
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Atilio Borón est professeur à l'université de Buenos Aires. Spécialiste de l'histoire des idées politiques, il est secrétaire exécutif du Conseil latino-américain des sciences Sociales.

Notes

11. Pour une critique pointue des analyses du "fascisme latino-américain" et une discussion sur la spécificité historique des dictatures militaires en Amérique latine, voir, en plus du livre déjà cité de Fernando Cardoso, le travail de Guillermo O'Donnell, "Reflexiones sobre las tendencias generales de cambio en el Estado burocrático autoritario", Buenos Aires, Cedes, 1975. Du même auteur: "Acerca del "corporativismo" y la cuestión del Estado", Buenos Aires, Cedes, 1975. Une critique intéressante se trouve aussi chez Hugo Zemelman, "Acerca del fascismo en America Latina", Nueva Política, op. cit., p. 187-192; Minello (Nelson), "La militarización del Estado en America Latina: un análisis de Uruguay", Mexico, Cuadernos del CES, n° 17; Sader (Emir), "O Estado Militar: Fascismo e Ditadura Militar en America Latina", Brasil Socialista, °3, Lausanne, juillet 1975, p. 48-64. L'analyse des différences entre les différents projets fascistes (possibles) et la constitution de régimes de ce type (non viables) est faite par Mayorga (René Antonio), "Estado y Desarrollo Económico en Bolivia, 1952-1975", Lima, Instituto de Estudios Peruanos. Pour une discussion plus générale sur cette même problématique du projet contre le régime: Zavaleta Mercado (René), "El fascismo y la America Latina", Nueva Política, op. cit., p. 187-192. Une importante critique théorico-méthodologique dirigée contre le courant qui rejette la validité de la catégorie "fasciste" pour l'analyse des dictatures latino-américaines modernes peut être lue in Tabolara (Cayetano Llobet), "El resurgimiento del fascismo", op. cit., p. 109-121.

12. Pour ce point, nous nous appuyons sur les travaux suivant: Valenzuela (Carlos J.), "El nuevo patrón de acumulación y sus precondiciones. El caso chileno: 1973-1976", Comercio Exterior, vol. 26, n° 9, Mexico, septembre 1976, p. 1010-1025; Vuskovic (Pedro), "America Latina: la crisis de un patrón de desarrollo y sus consecuencias políticas", Comercio Exterior, vol. 25, n° 12, Mexico, dé cembre 1975, p. 1412-1424; Briones (Alvaro) et Caputo (Orlando), "Nuevas modalidades de acumulación y fascismo dependiente", VV. AA., El control político en el Cono Sur, Mexico, Siglo 21, 1977.



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