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réflexions à partir des dictatures latino-américaines
par Atilio Borón
En exclusivité sur le net avec l'aimable autorisation des Editions Syllepse, éditeur de la revue "Mauvais Temps". ©Editions Syllepse 2000


CHAPITRE 3

CHAPITRE 4

Mercredi 12 avril 2000


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Les régimes politiques militaires

Afin de dépasser la simple "caractérisation-dénonciation" de ces régimes comme "fascistes", il convient d'essayer de souligner les différences ou ce qui les atténue.

En premier lieu, nous sommes en présence de deux formes d'État qui apparaissent à des phases différentes de l'étape impérialiste du capitalisme et qui, par conséquent, présentent une configuration distincte des classes dominantes. Prédominance de la bourgeoisie monopoliste nationale dans un cas, prédominance du capital monopoliste international dans les formations sociales périphériques. Entre le fascisme et l'État militaire s'interpose le phénomène de capitulation de la bourgeoisie nationale devant le capital impérialiste organisé en entreprises transnationales; il s'agit de mécanismes différents de mise en valeur et de réalisation du capital, qui reposent désormais fondamentalement sur le marché interne des économies dépendantes et sous-dé veloppées qui ont subi un processus rapide d'"internationaliation" par la présence sur leur sol des firmes transnationales.

De l'analyse antérieure, il découle que la composition du bloc dominant dans les formations sociales de la périphérie du système capitaliste mondial a été modifiée de façon significative avec l'avènement en position hégémonique d'une partie de la bourgeoisie monopoliste internationale. Cette réorganisation de l'hégémonie ne pouvait se concrétiser sans entraîner une crise des institutions libérales-bourgeoises qui, selon des sorts différents, avaient survécu à la formation et à la crise de l'État populiste, cet "intermezzo" si particulier à l'Amérique latine qui s'était ouvert avec la crise de l'hégémonie oligarchique et qui fut clos par l'instauration des dictatures militaires (13).

Dans certains pays, comme le Vénézuela et le Mexique par exemple, le processus de réajustement étatique face à l'ascension économique et sociale de la nouvelle alliance de classes put être réalisé sans faire appel à des formes dictatoriales, même s'il n'échappait à personne que le régime autoritaire mexicain avait peu à voir avec la démocratie pluraliste en vigueur au Vénézuela. Mais dans d'autres pays, comme l'Argentine, le Brésil, le Chili et l'Uruguay - dans lesquels la conjoncture politique était marquée par la montée de la mobilisation politique des classes populaires et par la dangereuse modification du rapport de forces au sein de l'État - la réorganisation du bloc bourgeois passa par l'instauration des régimes dictatoriaux. Ce furent ceux-ci qui, appuyés sur l'usage illimité de la violence répressive, présidèrent à la transformation réactionnaire de l'État. Tel fut finalement le cas au Chili, où une expérience aussi marquante et profonde que celle du gouvernement de Salvador Allende avait été autorisée par la trajectoire historique des forces populaires, par le niveau atteint par la lutte des classes et par le fonctionnement prolongé du régime de démocratie bourgeoise, qui avaient ouvert l'espace à la mobilisation et à l'encadrement autonome de larges couches du prolétariat. L'établissement de l'hégémonie du grand capital impérialiste entraîna le renversement du gouvernement de l'Unité populaire et, en même temps, le démantèlement complet des institutions politiques bourgeoises. Se mit alors en place une dictature militaire dont la violence et la barbarie furent sans précédent dans l'histoire chilienne. Au Brésil, la dictature militaire servit aussi de bélier par la force duquel la nouvelle alliance de classe parvint à liquider le vieil État national-bourgeois et à éradiquer les stigmates du populisme varguiste dans les "hauteurs" de l'appareil bureaucratique. Il est évident que les contradictions qui existaient dans la formation sociale brésilienne n'avaient pas réussi à s'exprimer pleinement au niveau politique; les hardiesses réformistes du gouvernement Goulart n'en menaçaient pas moins de déclencher une mobilisation populaire que les fragiles structures partidaires et institutionnelles se savaient bien incapables de contrôler, ce qui contribua à précipiter l'offensive du bloc mené par le capital monopoliste international. En Argentine, l'instabilité instaurée en 1930 menaçait de devenir chronique. En effet, le rapport des forces rendait impossible l'instauration et le maintien de l'hégémonie d'une seule fraction du capital sous la forme d'un "bonapartisme militaire", capable d'arbitrer les antagonismes sociaux et d'assurer une stabilité provisoire avant que les classes épuisées ne reprennent le chemin d'une lutte apparemment sans fin. Le projet que le capital monopoliste entendait mettre en œuvre dès le coup d'État de 1966 trouva à se réaliser avec celui de 1976.

Mais il convient de mentionner un autre trait qui permet de distinguer les dictatures militaires du Cône sud des régimes fascistes européens: l'absence d'une base de masse servant d'appui à ces régimes. Il ressort de ce qui a été dit précédemment que ces dictatures possédaient quelques soutiens dans certains secteurs de la population. Ce n'est pas par hasard que ce soit justement en Argentine, au Brésil, au Chili et en Uruguay, où les classes moyennes représentaient un poids considérable, que ce type de dictature militaire a pu s'implanter. Il est raisonnable de penser que certains segments des couches moyennes ont été attirés par la rhétorique et les invocations de ces régimes et se sont estimés représentés par eux. Comment oublier qu'au temps du président Allende ces mêmes classes moyennes furent mobilisées avec succès pour protester contre le gouvernement populaire? On pourrait dire la même chose de certains mouvements qui entraînèrent la chute de Goulart au Brésil. Cependant, un tel soutien n'atteint jamais l'intensité que nous trouvons dans les régimes fascistes européens. Il s'agit, dans les cas latino-américains, d'un consensus sporadique - en général lors de la phase qui précède la démolition de la démocratie bourgeoise - qui se fige ensuite et ne réussit pas à revivre dans les moments postérieurs à l'instauration des dictatures.

Les différences entre les régimes militaires latino-américains et les fascismes européens sont également perceptibles d'un point de vue idéologique. Aucun de ces régimes latino-américains n'a élaboré d'idéologie totalitaire, du type des projets de réorganisation sociale qui furent mis en pratique en Allemagne et en Italie. Nationalisme, autarcie et souveraineté, ces justificatifs idéologiques n'ont pas trouvé d'équivalent dans le Cône sud. Dans sa pratique concrète, le nationalisme de ces régimes - vide et verbeux - a été réduit à un pur exercice xénophobe et chauvin qui contrastait de façon ouverte avec l'obséquiosité et la servilité avec lesquelles était traité le capital étranger. L'investisseur extérieur étant assuré de toutes les garanties en échange de l'"effort" consenti pour développer le pays. Ces dictatures ne pouvaient pas, non plus, déployer la bannière de l'autarcie dans la mesure même où leur véritable raison d'être tenait à l'approfondissement d'un modèle de développement capitaliste qui cristallisait les relations de dépendance et liait les économies latino-américaines à la puissance impériale. Pour les mêmes raisons, il leur était difficile d'affirmer la souveraineté nationale, puisque leur mission s'insérait dans une stratégie globale de sécurité dirigée par les États-Unis et dans laquelle les dits États "membres" de l'Organisation des États américains jouaient en réalité un rôle décoratif.

Par conséquent, la rationalisation idéologique de ces régimes n'a pu tourner qu'autour d'une doctrine nébuleuse de "sécurité nationale", supposée destinée à rétablir la paix intérieure, c'est-à-dire à éliminer les alternatives, violentes ou légales, qui s'opposaient à la domination de la bourgeoisie monopoliste. Cette doctrine servait aussi le développement économique, sa fonction étant en fait de soutenir la pénétration massive des entreprises transnationales. Il est indéniable que dans ce contexte, des formules caractéristiques du discours idéologique nazi-fasciste ont été reprises. Cependant, leur usage correspondait surtout à l'action politique de quelques groupes isolés qui, dans certaines occasions, paraissaient "colorer" idéologiquement le régime. De plus, c'est moins dans les déclarations tonitruantes d'un gouvernement qu'il s'avère pertinent de chercher l'idéologie d'une dictature que dans la pratique quotidienne de l'administration. Là, dans ses ambiguïtés et ses contradictions, apparaît bien la dissension entre l'orthodoxie libérale des disciples de Milton Friedmann et la ligne ultramontaine des groupes fascistes incrustés dans quelques appareils idéologiques, en particulier dans le système éducatif. Cet amalgame entre un ultramontanisme médiéval et un libéralisme extrême, dans lequel prédominaient clairement les éléments du second, contribua à fragiliser l'unité interne du nouveau type de dictature militaire et ce à un point tel que, contrairement à ce qui se passa en Allemagne et en Italie, ces régimes se montrèrent presque "honteux" de proclamer leur vocation à implanter un parti unique.

Enfin, en ce qui concerne l'organisation de l'ensemble des appareils d'État, il est indéniable que les dictatures modernes n'ont pas accompli de restructuration comparable à ce qui fut entrepris sous les fascismes classiques. En Amérique latine, les dictatures se sont contenté de supprimer les institutions caractéristiques de l'État démocratique-libéral (parlement, partis politiques, syndicats, libertés et droits civils, etc.) et de "purger" le personnel des appareils d'État afin d'éliminer les éléments "infiltrés" fauteurs de trouble. Dans certains cas, comme au Brésil, ces institutions furent "dénaturalisées" par leur forte soumission aux mandats des gouvernants. C'est dans ce sens qu'il paraît plus pertinent de parler d'une "militarisation" de l'État plutôt que d'un projet de création d'une nouvelle organisation étatique modelée sur les canons du corporatisme.

Le thème de la militarisation de l'État pose de façon immédiate la nécessité de distinguer ces dictatures latino-américaines des formes "classiques" de l'intervention militaire, phénomène qui est loin d'être nouveau dans l'histoire du continent. Il s'agit, en fait, de deux choses distinctes. Le coup d'État classique latino-américain est l'œuvre d'un caudillo militaire qui se place à la tête de ses troupes et qui, allié à une fraction des classes dominantes, renverse le gouvernement pour lui substituer un nouveau personnel dirigeant. Les causes du coup d'État peuvent être très variées, mais, dans la majorité des cas, elles sont à rechercher du côté de déséquilibres politiques relativement secondaires (14). Dans les années 70, l'intervention des forces armées recouvre une signification bien différente. Il ne s'agit plus d'un simple pronunciamiento mais de l'investissement de toute l'armée dans les appareils d'État, lesquels vont devoir s'adapter à la hiérarchie militaire. Apparaît ici un phénomène qui nous paraît inédit, à savoir la constitution des forces armées en parti organique de la grande bourgeoisie monopoliste et de ses alliés pour affronter une période de crise d'hégémonie. C'est l'institution militaire en tant que telle qui apparaît désormais comme le "parti de l'ordre", et ce à un moment où entrent en crise les diverses formules populistes qui avaient été utilisées durant plusieurs décennies pour surmonter la fracture de l'État oligarchique libéral. La question de l'hégémonie bourgeoise est alors provisoirement résolue par le capital monopoliste international, par le biais d'une coalition qui intègre d'autres secteurs des classes dominantes ainsi que certaines couches de la petite bourgeoisie. L'État militaire devient ainsi le moyen par lequel il est mis fin à une longue période de crise organique et par lequel est refondée la suprématie bourgeoisie. Ceci dit, il n'est certes pas possible de parler ici d'hégémonie, au sens strict, dans la mesure où les composantes coercitives de la domination politique prédominent sur les éléments de "direction intellectuelle et morale" et altèrent la capacité du bloc dominant à tisser un système d'alliance et de loyauté qui puisse intégrer, au moins en partie, les classes subalternes.

L'usage du terme "fascisme" dans la phase du capitalisme monopoliste des années 70 et 80 et pour les formations sociales de la périphérie nous paraît de ce fait déficient. Non qu'il s'agisse, encore une fois, d'occulter le caractère coercitif de ces régimes. Mais il paraît nécessaire d'aller plus loin et de penser l'État militaire comme l'alternative historique au fascisme, comme la solution contemporaine qu'a engendrée la nouvelle phase de développement capitaliste dans les pays de la périphérie. Cette solution reflète un autre type de crise économique, politique et idéologique, une autre alliance de classes dominantes et une nouvelle modalité d'accumulation. Il existe certes un "air de famille" entre le fascisme et ces régimes étant donné que les deux constituent des formes réactionnaires et exceptionnelles de l'État capitaliste et que les deux sont l'expression de la contre-révolution bourgeoise. Mais les ressemblances s'arrêtent bien ici.

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Atilio Borón est professeur à l'université de Buenos Aires. Spécialiste de l'histoire des idées politiques, il est secrétaire exécutif du Conseil latino-américain des sciences Sociales.

Notes

13. Sur l'État populiste, cf. Ianni (Octavio), La formación del Estado populista en America Latina, Mexico, Era, 1975; Weffort (Francisco), "Clases populares y desarrollo social. (Contribución al estudio del populismo)", dans Weffort (Francisco) et Quijano (Aníbal), Populismo, marginalización y dependencia, San José (Costa Rica), Educa, 1973.

14. Certains pays d'Amérique latine ont connu plus d'une centaine de coups d'État en un siècle et demi d'existence indépendante. Il est évident qu'il n'y eut pas un nombre équivalent de situations de crises organiques. Pour prendre un exemple contraire, les crises hégémoniques de 1929-1930 en Argentine et au Brésil furent "résolues" par une intervention militaire. La militarisation de l'État constitue, même ici, un phénomène nouveau. Dans le passé, la crise hégémonique pouvait se solder par une intervention ponctuelle des forces armées qui, après un laps de temps très court, restituaient le pouvoir aux civils ou gouvernaient conjointement avec eux. Les intellectuels organiques de la classe dominante, les fonctionnaires de la superstructure, comme les appelle Antonio Gramsci, ne cessaient en rien d'exercer leur fonction de direction idéologique et de domination politique. Avec la militarisation de l'État, ce groupe social se voit pratiquement balayé et remplacé par le personnel de l'institution militaire.



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