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En relisant Foucault
par Nomos


2. La prison produit son objet : le criminel

Privation de liberté et volonté de transformation des condamnés naissent au même temps. La rétribution du travail est quantifiée sur la seule variable du temps, la peine comme rétribution aussi. La prison reproduit les mécanismes sociaux mais c'est un appareil fermé, incessant, despotique. Elle est cellule (isolement), usine (travail) et hôpital (normalisation); c'est un lieu d'observation qui produit un nouveau objet de connaissance, le délinquant, qui sera caractérisé non pas par son infraction mais par sa vie même.

Dès le début du XIXe la prison est pourtant soumise à une critique que l'accompagnera jusqu'à nos jours : elle ne fait pas baisser la criminalité mais au contraire c'est elle même qui engendre la récidive; elle contraint à une vie qui n'est pas naturelle et, tout en voulant être un lieu d'apprentissage du respect de la loi, elle pratique l'illégalité et l'abus de pouvoir; elle constitue un environnement favorable à la propagation des attitudes criminelles; les anciens détenus sont la cible de mesures multiples qui découragent la réinsertion et poussent leurs familles dans la misère.

La prison produit donc son objet même, le criminel. Et pour lui faire face on repropose cette même prison comme réponse aux critiques et remède pour son manque d'efficacité, on défend une réorganisation chaque fois renouvelée et hypocrite des techniques pénitentiaires comme passage incontournable pour surmonter la faillite continue de l'espace carcéral. La prison, son échec et sa réforme ne sont pas trois étapes successives et distinctes, mais elles naissent et vivent ensemble.

Il faut alors se demander à quoi ça sert cet échec, puisque si le système a tenu et se tient aussi longtemps il doit forcément produire des effets positifs. Par conséquent, il faut en déduire que la rééducation n'est pas son but réel, mais seulement sa fonction apparente. Son échec éternel n'est donc pas l'échec de la stratégie complexe qui clame, utilise et reproduit la prison, cet engrenage qui englobe disciplines, production de savoir, efficacité renversée et répétition de l'utopie réformatrice.

Le châtiment ne sert donc pas pour réprimer mais pour gérer l'illégalité. La prison devient une charnière entre deux mécanismes : celui de la production de la délinquance et celui de la dissociation des illégalités. La délinquance en tant que forme particulière remplace l'illégalité répandue; elle est séparée et fermée mais pénétrable et contrôlable, considérée avec hostilité par la population, utilisable par l'illégalité des groupes dominants (trafic d'armes, stupéfiants, alcool, prostitution : ce sont les interdits mêmes qui créent des espaces de profit) et par des fins politiques (briser grèves et émeutes, etc.). Elle justifie enfin la surveillance sur l'entière population, la présence de personnes armées (la police) en son sein.

Pour en arriver à ces effets réels la prison est un endroit indispensable : elle déracine du contexte social, intègre dans un environnement de contamination criminelle, pratique des modèles de violence, d'hypocrisie et de ruse. S'il faut contrôler une illégalité populaire qui confine à la révolte, on peut reconnaître une stratégie de pouvoir dans le découpage de cette couche contrainte à faire de l'illégalité une profession. La délinquance se sépare du prolétariat et se prête (du fait du chantage auquel elle est soumise, de sa pénétration facile, de son existence même) à être véhicule de contrôle et de bornage des comportements populaires. De plus, elle se prête à devenir le bouc émissaire de tensions et inquiétudes, qui sinon chercheraient ailleurs leurs causes.

Avec le temps la prison perd de plus en plus sa spécificité et son rôle du fait de la multiplication d'autres réseaux de contrôle disciplinaire tels que la médecine, la psychologie, la psychiatrie, l'éducation, l'assistance. Une continuité se dégage alors parmi ces différentes institutions, continuité qui se superpose aux stades qui définissent la progression de l'irrégularité à la délinquance. La biographie typique du condamné raconte une série préalable de prises en charge par des établissements qui auraient dû empêcher la prison.

"La criminalité ne naît pas aux marges ou par effet d'exils successifs, mais grâce à des insertions de plus en plus étroites, sous des surveillances de plus en plus profondes, par le biais d'une addition de coercitions disciplinaires". M. Foucault, Sorvegliare e punire, Turin, 1976.

La trame carcérale rejoint ainsi tous les dispositifs disciplinaires parsemés dans la société, portant dans le corps social les techniques de l'institution pénale. Avec les effets suivants :

- graduation des comportements sur un diagramme imaginaire censé représenter les divers segments qui s'étendent du désordre à l'infraction, de l'écart de la "norme" à la transgression de la loi, et où le sujet déviant sera tour à tour individualisé comme porteur de désordre, criminel, fou;

- rendre naturel et légitime le pouvoir de punir, qui n'a pas des buts différents de ceux de la guérison et de l'éducation;

- avènement de la "norme" en tant que nouvelle "forme informelle" de la loi, et multiplication corrélative des activités de jugement et de contrôle;

- progrès des sciences humaines ancré sur ce réseau carcéral différencié, étrange grille aux mailles irrégulières vouée à couvrir la société entière;

- persistance de la forme prison en tant que telle, même si, d'une part, l'utilité d'une délinquance organisée et porteuse d'un illégalisme spécifique, fermé et contrôlé, faiblit face aux grandes affaires illicites enracinées dans les appareils politico-économiques, et, d'autre part, la susdite multiplication de jugements et contrôles en ferait perdre la fonction originaire de point de conjonction.

Actuellement, questions et critiques ne concernent donc pas la prison au sens strict, mais la croissance de plus en plus poussée des dispositifs de normalisation ainsi que l'extension des effets de pouvoir qui en découlent.

Dans ce contexte interconnecté de mécanismes d'individualisation normalisatrice, peut-on croire que la "douceur punitive" de l'enfermement représente un progrès vis à vis des supplices ? Foucault dit clairement que non, que la prison d'aujourd'hui est aussi abominable que la déportation d'hier, qu'elle est quelque chose de plus qu'un supplice atténué, même si le seuil de l'intolérable change.

 

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